On ne comprendra jamais les ambitions et les rêves des chefs gaulois si l’on ne songe à cette parenté sainte que les druides leur avaient enseignée. Quand deux peuples celtiques veulent s’unir intimement, ils se disent «consanguins» ou «frères»: l’alliance politique que les Romains décoraient du nom d’«amitié», les Gaulois l’appelaient «fraternité», et c’était le signe public d’une commune filiation divine. — Cela, certes, n’empêchait point les haines et les luttes: les Gaulois flottèrent toujours entre la violence de leurs passions qui les jetaient l’un contre l’autre, et la séduction de ce rêve patriarcal qui les invitait à unir des mains fraternelles. C’était, en temps ordinaire, la race des frères ennemis; mais, dans leurs moments d’enthousiasme, «ils avaient sous leurs yeux», comme disait l’arverne Critognat, «la Gaule tout entière», foyer commun autour duquel circulaient «des hommes de même sang».

Cette Gaule, ils ne l’ont pas vue seulement à travers l’espace, mais aussi à travers le temps. Comme corollaire à ce dogme de la fraternité gauloise s’était répandu celui de l’éternité et de la grandeur de la nation. Ils ont établi une solidarité puissante entre toutes les générations qui ont porté le nom gaulois, ils aimaient à parler de la gloire de leurs ancêtres, ils songeaient en combattant aux beaux exemples qu’ils laisseraient à la postérité de leur race. Les Celtes étaient disposés à se croire élus par la providence pour conquérir le monde: ces mêmes espérances de domination universelle que la force des choses a données au peuple romain, leur ont été suggérées par l’ardeur de leur tempérament et l’expansion de leur nature. Elles furent, chez eux, incroyablement tenaces. Plus d’un siècle après la perte définitive de la liberté, en 69 de notre ère, les druides, à la nouvelle que le Capitole brûlait, rappelaient la victoire de l’Allia, et prédisaient «que l’empire des choses humaines était promis aux nations transalpines». Devant Avaricum emporté par César (ce qui fut la première des grandes défaites), Vercingétorix déclarait aux chefs «qu’il allait réunir en une seule volonté la Gaule entière, et qu’à cette unanimité de la nation le monde lui-même ne pourrait résister». — À ce moment, la Gaule luttait péniblement pour ses places-fortes, elle perdait l’une après l’autre les gloires de son passé, les légionnaires allaient gravir les pentes qui menaient à Gergovie, et elle parlait de s’unir pour conquérir la terre: prodige d’utopie d’une race qui vécut toujours dans les folles créations d’une imagination vagabonde; «émergeant à peine des flots de l’infini, elle se laissait encore ballotter par eux».

LA GAULE À L’ARRIVÉE DE CÉSAR.

Mais, si Vercingétorix ne fut point exempt de ces rêveries, elles ne lui firent jamais oublier les réalités contingentes: au milieu des fantaisies de l’idéal gaulois, il s’appliquait à préparer la victoire avec la ferme précision d’une intelligence merveilleusement lucide.

CHAPITRE XI

LE PASSAGE DES CÉVENNES PAR CÉSAR

(Arverni) se Cevenna ut muro munitos existimabant.

César, Guerre des Gaules, VII, 8, § 3.

I. Les forces romaines en février 52. — II. Forces de Vercingétorix; quelle tactique lui était possible. — III. Son plan de guerre. Retour de César. — IV. Premières opérations autour de Sens, dans le Berry, et vers le Sud. — V. César arrête Lucter dans le Sud. — VI. Il franchit les Cévennes; recul de Vercingétorix. — VII. César rejoint son armée.