I

L’armée romaine occupait alors, à l’Est de la Gaule, la région circonscrite par Dijon, Sens, Reims et Toul. Deux légions étaient campées aux frontières des Trévires, peut-être chez les Rèmes; deux autres chez les Lingons, à Langres ou à Dijon; le principal effectif de troupes était à Sens, où hivernaient six légions: les magasins, les dépôts, sans doute aussi tous les otages de la Gaule, devaient s’y trouver réunis.

Cette ville était devenue le quartier général de l’armée; elle était à proximité des terres à blé de la Beauce, centre des opérations de ravitaillement. Si les légions devaient revenir en Italie, elles pouvaient de là, en quelques étapes d’une route facile, gagner la Saône et les voies du Midi; s’il fallait refaire campagne, elles étaient assez près des ennemis de l’Est, les seuls auxquels pensât encore César. Enfin, tout autour de Sens, sauf à l’Ouest, où étaient les Carnutes, elles s’appuyaient sur des peuples étroitement amis, les Rèmes, les Lingons, les Éduens: ces deux dernières nations gardaient les chemins de la Province, ceux par lesquels l’armée communiquait avec Rome et avec son chef.

De ces dix légions, six, la VIIe, la VIIIe, la IXe, la Xe, la XIe et la XIIe, avaient fait, sous les ordres de César, toutes les campagnes gauloises depuis 58: les quatre premières, recrutées dans l’Italie proprement dite, étaient déjà anciennes quand la guerre avait commencé; le proconsul avait levé les deux autres dans la Gaule Cisalpine au moment de s’engager dans la lutte. Les quatre autres étaient de formation plus récente, mais également d’origine italienne: c’étaient la XIIIe, la XIVe, la XVe et la Ire, qui dataient, celle-là de 57, et les trois dernières de 53. L’effectif normal de chaque légion est évalué à six mille hommes: mais il est fort douteux, même en tenant compte de l’appoint périodique des recrues annuelles, qu’il ait jamais été maintenu à ce chiffre; une légion devait sans doute renfermer plus de quatre mille hommes, mais atteignait rarement cinq mille. — En revanche, la qualité de ces hommes était supérieure: c’étaient des soldats admirables que ceux des quatre vieilles légions (VIIe-Xe), rompus à toutes les manœuvres intelligentes et à toutes les prouesses physiques, tour à tour infatigables à la marche, agiles à l’escalade, terrassiers, charpentiers, machinistes, soldats de jet et d’arme blanche, viseurs impeccables, solides dans le corps-à-corps, le bras et le jarret d’un irrésistible ressort; ceux de la Xe surtout, mâles robustes venus des Apennins et de l’Italie centrale, faisaient de leur légion une masse formidable, au milieu de laquelle César pouvait se dire aussi en sûreté que derrière la plus forte des citadelles. Au-dessus, ou plutôt au premier rang de ces hommes, étaient leurs centurions, presque tous couverts de blessures, vieux officiers sortis du rang, demeurés rudes, vaniteux et populaires, mais toujours hardiment compromis au chaud des batailles: tels que Lucius Fabius et Marcus Pétronius, tous deux de la VIIIe.

Pour surveiller l’armement des camps, la fabrication et l’entretien des machines de guerre, l’armée se reposait sur Mamurra, préfet de l’artillerie, chevalier romain de Campanie, un très habile homme, si l’on songe à la manière dont furent conduits les sièges des grandes villes gauloises. — Pour commander les corps de troupes, César avait ses légats ou autres officiers: c’était un état-major d’élite, formé de nobles jeunes encore, intelligents, ambitieux, et dont il avait, au cours des campagnes précédentes, expérimenté l’initiative ou la ténacité: Caius Antistius Réginus, Caius Caninius Rébilus, Marc-Antoine, Titus Sextius, Caius Trébonius, Caius Fabius, Décimus Junius Brutus (celui-là, le vainqueur avisé des Vénètes, était en ce moment près de César), et enfin Titus Labiénus. — Labiénus, le plus âgé de tous, et d’ailleurs le premier en grade et en mérite, avait à son actif les défaites de deux des plus rudes adversaires de Rome, les Nerviens et les Trévires: tacticien prudent, chef audacieux, il était le seul homme qui pût, à certains moments, égaler César lui-même; c’était lui qui, le proconsul absent, était le commandant suprême et responsable.

Tout le reste, dans l’armée de César, était quantité négligeable. Des troupes auxiliaires, il n’avait sans doute retenu que celles des pays lointains: la cavalerie espagnole, l’infanterie légère des Numides, les archers de Crète, les frondeurs des Baléares; mais elles devaient être alors réduites à peu de chose. La cavalerie romaine n’était pas plus importante: je doute fort qu’elle atteignît deux mille chevaux, à l’usage des officiers et des rengagés. La principale force de cavaliers dont avait disposé César était fournie par les Gaulois auxiliaires, et surtout par les Éduens: mais elle avait été, à l’entrée de l’hiver, disloquée et renvoyée dans ses foyers. Labiénus avait sous la main tout au plus cinquante mille hommes, presque tous fantassins légionnaires.

Enfin, sauf peut-être quelques détachements destinés à maintenir ouvertes les routes des Alpes, il n’y avait aucune garnison dans le reste de la Gaule et en particulier dans la province romaine de Gaule Narbonnaise. Six ans s’étaient déjà écoulés depuis l’expulsion des Helvètes: jamais César n’avait eu à craindre pour les vallées du Rhône et de l’Aude; toutes ses inquiétudes s’étaient tournées vers celles des fleuves de l’Océan; aucun ennemi n’avait osé s’aventurer au sud et à l’est des Cévennes.

II

Attaquer tout de suite ces cinquante mille hommes, même privés de César, eût été une grande imprudence. Vercingétorix n’y songea pas. Sur le champ de bataille, une légion suffisait, non pas seulement à vaincre, mais à détruire un ennemi deux et trois fois supérieur en nombre: les défaites des Helvètes, des Nerviens, des Trévires l’avaient montré, pour ne parler que des guerres des six dernières années. Dans son camp, une armée romaine était une force destructive plus active encore qu’en rase campagne: la légion de Cicéron, en 54, avait tenu tête à soixante mille Belges et amoncelé les cadavres autour de ses retranchements. Il n’y avait pas, non plus, à espérer surprendre les légats par une trahison, comme Ambiorix avait massacré en 54 les troupes de Sabinus et de Cotta: depuis le désastre dû à la faiblesse ou à la sottise de leurs deux collègues, les lieutenants de César savaient qu’il ne fallait point quitter sans ordre leurs quartiers d’hiver.

Toutes ces leçons des années précédentes servaient à Vercingétorix, bien qu’il n’en eût été que le spectateur: mais, et ce fut là le premier mérite qu’il montra, il s’inspira toujours des souvenirs et de l’expérience du passé.