On ne sait trop ce qu’il advint de ces soldats éduens: en tout cas, ils furent mis quelque part en sûreté, sous les ordres de Cavarill et à la disposition de César, qui se fit gloire auprès de leur nation de ne les avoir point massacrés. Litavicc trouva moyen de s’échapper et de rejoindre Vercingétorix; et c’est à cette occasion que les Romains admirèrent la puissance et la solidarité du clan gaulois: pas un des clients de Litavicc ne refusa de le suivre dans cette extrémité.
César accorda trois heures de repos à ses soldats, à l’entrée de la nuit. Puis il reprit la route de Gergovie. Presque à moitié chemin, il reçut de ses camps et de Fabius de désastreuses nouvelles.
À peine s’était-il éloigné que les troupes de Vercingétorix s’étaient précipitées de la montagne contre les positions romaines. Toute la ligne des camps avait été attaquée, non pas dans une folle tentative d’assaut, mais prudemment, sous la protection de décharges continues de flèches et de traits de tout genre. Il avait fallu que Fabius mit en branle son artillerie, qui avait seule sauvé la situation. Le jour durant, aucun légionnaire n’avait pu quitter les retranchements, trop étendus pour leur petit nombre, alors que les Gaulois lançaient sans cesse des troupes fraîches. Beaucoup de Romains étaient blessés. Le soir, Fabius avait fait ajouter des parapets blindés aux remparts et condamner toutes les portes, sauf deux: car il s’attendait, pour le lendemain, à une nouvelle attaque.
César fit doubler le pas à ses soldats, et put rejoindre Fabius avant le lever du soleil. Il y avait vingt-quatre heures qu’il était parti; ses soldats avaient fait 75 kilomètres, 50 milles: ce fut leur plus belle marche. Et cette expédition d’un jour, entre Litavicc et Vercingétorix, rappelait aux Romains leur campagne du Métaure, entre Hasdrubal et Hannibal.
Seulement Vercingétorix, à la différence d’Hannibal, refusa de reconnaître son mauvais destin: il se borna, quand il vit César de retour, à ne point bouger de Gergovie.
VII
Les deux adversaires se retrouvaient dans leurs positions de l’avant-veille. Mais l’armée romaine était harassée par la marche ou les combats; les communications avec Nevers étaient moins faciles, et les vivres plus rares. Les Éduens envoyèrent des députés faire amende honorable, et César les reçut avec une parfaite bonne grâce: mais il ne fut point leur dupe, et savait que c’était seulement partie remise.
Il comprit enfin qu’il fallait arrêter le siège, abandonner Gergovie, gagner Nevers et Sens, rejoindre Labiénus tant que les routes étaient libres encore. Et cependant, il ne put se résigner à donner le signal d’un départ qui ressemblait à une fuite, à quitter des yeux une proie qu’il convoitait depuis tant de semaines. Il commit une dernière faute, en rêvant jusqu’à la fin que sa Fortune lui fournirait une revanche, lui apporterait la chance d’un coup de main. Dans ces journées où il sent que la défaite le guette, César a perdu sa netteté d’esprit et son ferme bon sens: la vue de cette montagne et de cette armée proches et invincibles l’agace et l’exaspère, et ses soldats, comme lui, s’énervent à ne pouvoir escalader ces roches et mutiler ces visages. Il leur paraît à tous que «la majesté du peuple romain» est compromise, s’ils s’éloignent sans «avoir fait quelque chose de bien».
Un jour, Jules César eut la surprise joyeuse de se voir offerte l’occasion cherchée.
Vercingétorix avait lieu de croire que le proconsul voulait continuer l’investissement de la ville en prolongeant ses lignes au nord-ouest de La Roche-Blanche, par-dessus le col des Goules ou les hauteurs de Risolles (entre Opme et le plateau). C’était du reste ce que les Romains avaient de mieux à faire: car, de là, ils domineraient les vallons du Nord, les seuls où les Gaulois pussent encore fourrager, et ils seraient maîtres d’une autre des routes, et des moins difficiles, qui conduisaient à Gergovie. Jusqu’ici, comme on l’a vu, Vercingétorix s’en était remis, pour la défense de la ville sur ce point, à l’étroitesse de l’isthme, aux dangers des ravins, à l’épaisseur des bois qui hérissaient cette croupe, et il n’avait tout au plus fait occuper par ses hommes que le versant du col qui faisait face au petit camp de César. Mais, depuis la mésaventure de La Roche-Blanche, il se méfiait des bois et des embûches; il ne voulut pas risquer de perdre ces hauteurs d’avant-garde avec la même facilité que celle des bords de l’Auzon; et dès le retour de César, il employa son armée à fortifier le massif de Risolles (le long du chemin d’Opme au plateau). Si le proconsul avait eu l’intention de s’y installer, ce qui est fort possible, son adversaire l’avait devancé. Tandis que le Romain étendait sa ligne d’attaque, le Gaulois allongeait sa ligne de défense. L’élève en poliorcétique devenait digne du maître.