Mais, pour construire ce nouveau boulevard, Vercingétorix avait dû dégarnir de troupes les pentes gergoviennes qui faisaient face, au Nord, à La Roche-Blanche. César, en tournée d’inspection sur le petit camp, remarqua l’absence de cette armée qui, quelques jours auparavant, semblait tapisser la montagne. Il s’étonna, interrogea les transfuges qui affluaient autour de lui, et apprit d’eux la cause de ce changement.
De ce qu’il sut alors, le proconsul pouvait tirer deux conclusions: l’une, qu’il ne prolongerait ses lignes de blocus qu’au prix de nouveaux combats; l’autre, qu’il fallait profiter de la dispersion des Gaulois pour tenter l’escalade. Il décida qu’elle aurait lieu le lendemain. C’était la dernière de ses espérances qu’il engageait.
Pendant la nuit, il prépara tout en vue de confirmer Vercingétorix dans la crainte d’une attaque sur ce massif de Risolles que le Gaulois se hâtait de fortifier. Ce fut, dans le grand camp (?) romain, un branle-bas général: des escadrons sortent en tumulte, se dispersent de côté et d’autre, pour remonter ensuite le vallon vers l’Ouest dans la direction des hauteurs de Risolles (vers le sommet coté 723). Au petit jour, une file de cavaliers, nombreux, casques en tête, s’engagent dans le même sens (par la vallée de l’Auzon et le ravin d’Opme): ce sont, il est vrai, de simples muletiers, déguisés en soldats, tandis que leurs bêtes, dégarnies des bâts, ont été travesties en chevaux de guerre: mais de Gergovie nul ne peut voir la supercherie, et du reste, il y a, à côté de ces soldats d’emprunt, quelques vrais cavaliers qui ont ordre de se montrer le plus près possible de l’ennemi. Enfin, c’est une légion entière qui s’avance sur le flanc des hauteurs (par le versant Nord de La Roche-Blanche et le pied du Puy de Jussat?). Tout ce monde, s’enfonçant dans la vallée par de longs circuits ou des sentiers divers, se dirige également vers les collines où travaillaient les Gaulois. Brusquement, la légion pénètre dans un bois, au pied des hauteurs, et y demeure cachée (entre Jussat et Chanonat?). Vercingétorix, qui suit ces va-et-vient, ne doute plus que l’attaque ne soit prochaine sur le point menacé, et rappelle le reste de ses troupes des trois camps qui faisaient face à César: il n’y laisse que quelques traînards, comme le roi Teutomat, et on était si tranquille de ce côté que le chef agenais, en méridional qu’il était, ne renonça pas à faire sa sieste ce jour-là.
Le proconsul, voyant les Gaulois partis, prit ses dispositions pour l’assaut décisif de Gergovie. Par les couloirs qui réunissaient les deux camps, les soldats romains sont venus à La Roche-Blanche, en petits groupes, enseignes baissées, panaches couverts. César a maintenant sous ses ordres cinq légions presque entières, et il ne reste dans le grand camp que les Éduens.
Ceux-ci feront diversion à droite en gravissant lentement la montagne par les sentiers de l’Est ou du Nord. La XIIIe légion, avec le légat T. Sextius, se tiendra en réserve à La Roche-Blanche; la légion favorite de César, la Xe, et le proconsul au milieu d’elle, demeurera en avant du petit camp, en arrière des combattants, pour les soutenir et donner la main aux différents corps. Enfin les trois autres, vieilles troupes aguerries (la VIIIe, et sans doute la IXe et la XIe), auront la gloire de monter à l’assaut: il y a dans leurs rangs les plus robustes, les plus têtus, les plus bravaches des centurions, ceux sur lesquels César peut le plus compter à l’heure des casse-cous: L. Fabius, de la VIIIe qui vient de jurer qu’il monterait le premier sur le rempart gaulois; M. Pétronius, lui aussi de la VIIIe, un des sous-officiers les plus souples et les plus solides de toute l’armée.
Quelques mots encore furent adressés par le proconsul aux légats de ces trois légions. «Que le soldat ne perde pas de temps à tuer ou à piller. Il s’agit de courir et de grimper, et non pas de se battre. Pas de combat: mais de la vitesse, du jarret, et un coup de main.» Puis le signal fut donné, vers midi.
VIII
Les douze mille hommes des trois légions s’ébranlèrent, au pas de course, du sommet de La Roche-Blanche, gravirent les pentes opposées et arrivèrent au pied du boulevard extérieur avant que Teutomat fût éveillé de sa sieste. Le mur était vide de défenseurs, ce fut un jeu de l’escalader. Les trois camps furent emportés. Teutomat n’eut que le temps de s’enfuir, le torse nu, et sur un cheval blessé. Mais, malgré l’ordre de César, quelques Romains musèrent un peu à piller sous les tentes des chefs gaulois.
Le proconsul s’approchait plus lentement. Il arrivait avec la Xe légion au pied de la montée. Quand il vit les soldats déjà débandés, quand il aperçut de plus près ces 150 pieds de roches aiguës ou glissantes qui portaient les murs de Gergovie, quand il comprit que Vercingétorix et les siens allaient paraître sur les remparts, il s’avoua l’imprudence des ordres qu’il avait donnés, il fit sonner aux trois légions le signal de la retraite, et il arrêta sur-le-champ les enseignes et les hommes de la Xe (au nord et au pied de La Roche-Blanche?).
Mais il était trop tard: le son de la trompette s’assourdit dans les profondeurs de la vallée qui séparait La Roche-Blanche de Gergovie; les légats et les tribuns ne furent pas écoutés; les légionnaires étaient encore sous l’influence des excitations brûlantes du départ, et ils reprirent leur course, à travers les tentes gauloises, vers les murs et les portes de Gergovie.