L’ASSEMBLÉE DU MONT BEUVRAY
Magno dolore Ædui ferunt se dejectos principatu.
César, Guerre des Gaules, VII, 63, § 8.
I. Soulèvement général de la Gaule: nouvelles cités qui se joignent à la ligue. — II. Affaiblissement réel de l’autorité de Vercingétorix. — III. Caractère du peuple et des chefs éduens. — IV. Vercingétorix à Bibracte; conseil de toute la Gaule. — V. Plans de Vercingétorix: il continue sa tactique.
I
Car cette fois, autour de César et de Labiénus, toutes les nations s’insurgeaient. Le long des rivages, depuis les marais de l’Escaut jusqu’à ceux de la Gironde, au pied des montagnes, depuis le Saint-Gothard sujet des Helvètes jusqu’au Mont Lozère client des Arvernes, une ligne continue d’hommes en armes bordaient les frontières de la Gaule soulevée. Il ne restait plus au proconsul que deux nations fidèles, chez lesquelles il pût abriter ses légions errantes: les Rèmes, qui les couvraient en partie contre les agressions du Nord, les Lingons, qui leur ouvraient, de Langres à Dijon, les routes de la retraite vers le Sud; ces deux peuples étaient les seuls à garder la foi promise à César; à défaut de patriotisme, ils eurent au moins le mérite de la reconnaissance.
Toutes les autres peuplades, travaillées sans relâche, depuis six mois, par l’or et les flatteries des émissaires de Vercingétorix, avaient attendu sa victoire pour achever de se laisser convaincre. Après Gergovie, elles lui furent irrésistiblement gagnées. Ce fut, à la nouvelle de la retraite de César, un va-et-vient de messages et d’ambassades entre les cités de la Gaule: dans la joie tumultueuse de la délivrance, se perdit l’impression de la mort de Camulogène et de la victoire de Labiénus.
La défection des Éduens entraîna celle de tous leurs clients: une fois ralliés à la cause de la liberté, ils avaient intérêt à y amener le plus grand nombre de leurs amis. Ils s’empressèrent d’expédier partout de l’or, des promesses, des prières ou des menaces. Avec eux se groupèrent leurs vassaux ou alliés, les Ségusiaves du Forez, les Ambarres de la vallée de l’Ain: renfort précieux entre tous, car les tribus de ces deux peuples, campées en face de Vienne et de Genève, menaçaient directement la province romaine et la retraite de César.
Au sud-est de la Loire, les derniers récalcitrants, les Santons de la Saintonge, les Pétrucores du Périgord, se décidèrent à suivre la même cause que leurs voisins et rivaux du Limousin et de l’Agenais, qui avaient été si prompts à se joindre à Vercingétorix.
Au nord de la Seine, les Belges s’étaient enfin résolus à se battre une fois de plus, et à sacrifier ce qui leur restait d’hommes. On s’arma pour le compte de la Gaule chez les Nerviens du Hainaut, les Morins de la Flandre, les Ambiens de la Picardie, les Atrébates de l’Artois. De ce côté, l’insurrection fut fomentée par Comm l’Atrébate, guéri de sa blessure, mais non point de sa colère: car il avait juré de ne plus voir de Romain face à face, si ce n’est sans doute l’épée à la main. — Étrange personnage que celui-là, le plus original peut-être des Gaulois de ce temps, du moins après Vercingétorix: brave comme pas un, d’une audace morale égale à son insouciance physique, souple, rusé, retors, beau parleur, ayant partout des amis et des hôtes, plein de ressources d’esprit et de bons conseils, disposé aux aventures les plus dangereuses, tenant à la fois d’Ajax, d’Ulysse et de Nestor. Jusqu’en 53, il avait été en Belgique l’homme d’affaires de César, qui ne pouvait se passer de lui; le voilà maintenant patriote, et, semble-t-il, délibérément, sans arrière-pensée d’intérêt ni de jalousie. Grâce à lui, les Bellovaques eux-mêmes finiront par envoyer quelques hommes à la ligue: car l’individualisme de ce peuple était si incorrigible qu’ils déclaraient faire la guerre à Rome en leur nom et à leur guise, sans ordre de personne: mais ils ne purent s’empêcher d’écouter Comm l’Atrébate.