C’est le plus singulier des peuples gaulois que les Éduens, qui partageaient avec les Arvernes, depuis trois quarts de siècle, l’attention du monde gréco-romain. Je cherche à dessiner les traits de leur caractère, et ils s’effacent dès que je crois les saisir. Humeur inconstante, âme inconsistante, race flexible et fugitive, habitants de plaines ouvertes et de noirs sommets, pays sans unité et volonté sans durée, les Éduens ont été impuissants à se maintenir comme nation. Alors que les Arvernes, les Bituriges, les Séquanes et tant d’autres ont affirmé pendant des siècles leur identité politique, les tribus et les terres éduennes se sont rapidement disjointes: Autun, Avallon, Moulins, Nevers, Charolles, Mâcon, Beaune, Chalon, toutes leurs villes sont allées à des destinées différentes et à des tempéraments personnels: les landes au Bourbonnais, le Morvan au Nivernais, et les vignobles à la Bourgogne. Attiré vers le Midi par les vins de ses coteaux, rappelé vers le Nord par les torrents de ses forêts, le peuple éduen hésita sans cesse entre Rome et la Gaule; et après n’avoir jamais su, au temps de César, ce qu’il voulait faire, il finit par perdre la volonté de vivre.

Ce qui domina chez lui, ce fut le goût des choses de l’esprit. Il s’instruisit très vite. Il fut le premier à s’assimiler ces légendes mythologiques de la Grèce dont l’acceptation était, pour les Barbares, une façon de se convertir à la religion des peuples cultivés. Ses druides étaient peut-être ceux qui tenaient l’école la plus fréquentée. Autun fut, sous les empereurs, le rendez-vous de la jeunesse studieuse. Dix siècles plus tard, dans les temps de Cluny, la terre éduenne demeurait nourricière des vertus intellectuelles. Aujourd’hui encore, il semble qu’on respire à Autun un air de science et de travail, comme celui qui flotte dans les villes les plus instruites du Midi, Nîmes ou Montpellier.

Mais les vertus morales étaient médiocres chez les Éduens du temps de la liberté. Ils n’ont eu alors qu’un seul homme de caractère: Sur, qui demeura patriote jusqu’à la dernière heure, et qui, Vercingétorix battu, rejoignit les Trévires pour lutter encore contre le peuple romain. Mais aucun de ses compatriotes ne m’intéresse. Dumnorix, le mieux trempé de tous, fit de beaux projets, les réserva toujours, et, en définitive, combattit quatre ans aux côtés de César tout en rêvant de délivrer la Gaule. Son frère Diviciac est l’intendant intelligent et plat de la politique romaine. Quant aux chefs de 52, on vient d’en voir quelques-uns à l’œuvre. Convictolitav se fait nommer vergobret par César, le renie, revient à lui, le trahit encore. Litavicc se fait confier une armée pour aider les Romains, et tente de la débaucher d’une manière si maladroite qu’il ne rend service à personne. Viridomar et Éporédorix sont de jeunes gredins sur lesquels César conserva de trop longues illusions: il les a comblés d’honneurs et de richesses; pendant le siège de Gergovie, ils dénoncent au proconsul et font échouer la tentative de leur compatriote Litavicc; pendant la retraite, ils quittent César en protestant de leur amitié, et ils vont massacrer les Romains à Nevers. Ces gens-là, du premier jour jusqu’au dernier, n’eurent jamais le franc courage de leur trahison: César, qui connaissait «la perfidie éduenne», nous la montre faite surtout de promesses éludées, de lenteurs calculées, de démonstrations et de reculades. J’aime mieux la brutale volte-face de Comm, enthousiaste de César, puis enragé contre lui. J’aime mieux même la fidélité des Rèmes et des Lingons au peuple romain, servile obstination où il entrait après tout le respect de la parole humaine. Mais ces chefs éduens, qui n’embrassaient une cause que pour en regretter une autre, étaient toujours traîtres à la trahison même.

Des autres chefs, Cot, le rival de Convictolitav, devenu le chef de la cavalerie, Éporédorix l’ancien, Cavarill, le chef de l’infanterie après Litavicc, nous ne savons qu’une chose, c’est qu’ils apparurent sur les champs de bataille pour se faire vaincre. Car les Éduens, malgré le renom de leur cavalerie, furent d’assez piètres combattants. Ils n’ont à leur actif aucune grande victoire. Quand César vint en Gaule, il les trouva écrasés sous les défaites que leur avaient infligées les Séquanes et les Germains. Dumnorix, en 58, se laissa mettre en fuite par les Helvètes. Depuis cinq mois, les Éduens avaient paru quatre à cinq fois sur le théâtre de la guerre: en février, ils n’avaient pas osé franchir la Loire pour secourir les Bituriges; dans la campagne de Gergovie, les soldats de Litavicc avaient abandonné leur chef, et les auxiliaires éduens de César ne s’étaient présentés sur le flanc de la VIIIe légion que pour achever de l’affoler; Litavicc, chargé par Vercingétorix de devancer les Romains, ne se retourne pas à temps pour les arrêter; et, lors de cette même retraite, Viridomar et Éporédorix n’ont pu ni leur tuer un homme ni leur couper les vivres. Je ne crois pas que le courage ait manqué à tous ces chefs: mais ils n’ont jamais appris l’art de se battre et de forcer la chance.

Voilà le peuple et les hommes dont Vercingétorix vient enfin d’entraîner l’adhésion. Le roi des Arvernes a grossi son armée d’auxiliaires incommodes et son conseil d’opposants coutumiers de trahisons.

IV

Il s’en aperçut aussitôt. Alors qu’il lui aurait fallu continuer la campagne sans se donner un jour de repos, pousser rapidement aux Lingons pour briser leur résistance, couper les routes du plateau de Langres, presser César par le fer et le feu, Vercingétorix fut au contraire obligé de suspendre les opérations, de discuter, parlementer, faire le métier d’orateur et de sénateur. Comme s’ils voulaient permettre à l’armée romaine de se reposer, les Gaulois se mirent, à l’instigation des Éduens, à délibérer longuement.

La première députation des Éduens à Vercingétorix avait été pour lui offrir l’alliance. La seconde fut pour l’inviter à se rendre auprès d’eux et à leur soumettre son plan de campagne. C’était lui rappeler qu’un roi arverne devait traiter d’égal à égal le vergobret éduen.

Il fallait ménager ces alliés nouveaux et ombrageux; toute chicane eût fait perdre du temps. Le Mont Beuvray était après tout plus près que Gergovie des routes dont s’approchait César: Vercingétorix sacrifia son amour-propre aux intérêts de la Gaule, et il monta à Bibracte.

Les négociations commencèrent entre lui et les chefs éduens, dont les plus intraitables furent, comme à l’ordinaire, les plus récents renégats, Viridomar et Éporédorix. Les nobles de Bibracte annoncèrent et affirmèrent leurs prétentions à prendre le pouvoir suprême: un Arverne l’avait exercé pendant six mois, qu’il passât la main à un Éduen.