Pendant ce temps, César avait rétrogradé chez ses alliés de la vallée de la Marne; réconforté par l’hospitalité des Lingons et des Rèmes, il se préparait pour une nouvelle campagne.

Il ne songeait plus à pénétrer dans la Gaule même, à la fois soulevée et dévastée: à quoi lui aurait servi de revivre devant Bibracte les journées de Gergovie? pour faire besogne utile contre les coalisés, il aurait eu besoin de nouveaux renforts, et il ne pouvait en attendre ni de la Province envahie ni de l’Italie dont il allait être coupé.

L’essentiel lui parut de regagner la Narbonnaise, où son cousin L. César n’avait que 22 cohortes, soldats tirés de la Province même et qui pour la plupart n’avaient jamais vu l’ennemi. Car, s’il arrivait malheur à cette région, le proconsul se trouverait enfermé, loin de l’Italie, comme par un double écrou; et, s’il réussissait à s’échapper des Gaulois, il n’éviterait sûrement pas les vengeances du sénat et de ses adversaires romains.

Dans la Province, c’était la possession des terres allobroges qui déciderait du salut de César ou de la victoire finale des Gaulois: Vienne et Genève, leurs principales cités, étaient les têtes des deux grandes voies alpestres, celles du Grand et du Petit Saint-Bernard; et ces mêmes Allobroges, qui s’échelonnaient sur les deux rives du Rhône, depuis le confluent de la Saône jusqu’à celui de la Drôme, gardaient à leur merci la route des plus grandes villes méditerranéennes, Marseille et Narbonne. César résolut de se rendre d’abord dans leur pays, pour y combattre ou y devancer le lieutenant de Vercingétorix.

Il avait dix légions, mais leur effectif réduit devait comporter moins de 40 000 hommes, et qui venaient, de mars à juin, de fournir deux terribles campagnes. Les troupes auxiliaires, Crétois, Espagnols, Numides, Gaulois alliés, n’existaient à vrai dire plus. Il avait à peine un ou deux milliers de chevaux, que montaient ses officiers et ses hommes de réserve, vieux soldats émérites et rengagés. C’était une armée résistante et d’attaque, mais, en ce moment, elle vivait dans la tristesse et le découragement. Depuis sept ans, elle avait combattu au delà des Alpes, et elle reprenait en sens inverse, dépouillée de ses conquêtes et de son renom, cette route du Rhône d’où elle était partie si allègrement pour sa première victoire gauloise. Des étapes lugubres commenceraient bientôt en pays ennemi, et elle ne marcherait plus qu’à travers une nuée de cavaliers, incertaine du lendemain.

C’était cette cavalerie gauloise que César redoutait le plus, et ce cortège de famine et de misères qu’elle créait près d’elle autour des légions en route. Alors, pour protéger ses vieux soldats, il eut une seconde fois recours aux Barbares de la Germanie.

Dans la campagne de la fin de l’hiver, il avait eu avec lui 400 cavaliers germains, et on a vu les services qu’ils lui ont rendus sous les murs de Noviodunum. Cette fois encore, avant de se mettre en marche, il envoya ses agents acheter des hommes au delà du Rhin. Les tribus qu’il avait soumises, Ubiens et autres, ne demandaient pas mieux que d’oublier dans une bonne curée gauloise la honte du joug romain. Quelques milliers d’hommes répondirent à l’appel de César: effectif peu nombreux, mais qualité supérieure. Il y avait là de cette infanterie légère qui accompagnait les cavaliers sur le champ de bataille, et qui, tiraillant derrière les chevaux, frappait à l’improviste les hommes et les bêtes: on ne pouvait rien voir de plus agile et de plus rapide qu’un fantassin germain. Mais ce que César reçut de plus précieux, furent quelques escadrons, deux milliers d’hommes peut-être, de grands corps massifs, à l’audace aveugle, dont le choc suffisait à enfoncer un adversaire. Ils avaient de mauvais chevaux, qui ne valaient probablement rien dans les charges: le proconsul leur donna les excellentes montures de sa réserve et de son état-major, et il eut ainsi une belle et bonne troupe, à l’abri de laquelle les légions romaines pourraient cheminer avec plus de confiance: il avait suffi, dans une des dernières campagnes, de huit cents cavaliers germains pour mettre en déroute cinq mille soldats de la cavalerie gauloise.

De plus en plus, pour se défendre contre la Gaule, Jules César l’ouvrait aux Germains. Il répétait sur elle l’expérience qu’avaient faite les Séquanes. Forcé d’abandonner un butin et une gloire de sept ans, la colère a dû l’exaspérer, et peut-être, si le danger eût grandi pour Rome, la Gaule aurait-elle vu derrière elle un nouvel Arioviste, appelé par Jules César.

II

Les dix légions de César, appuyées de leurs cavaliers barbares, se mirent enfin en route vers les terres romaines. Elles descendirent du plateau de Langres et débouchèrent dans le versant du Rhône. — Jusqu’à Dijon, elles se trouveraient encore en pays ami: c’était aux Lingons qu’appartenait la région riche et fertile qui s’allongeait vers le Sud entre les montagnes du Couchant et les forêts ou les marécages des bords de la Saône. — Mais, au delà de Dijon, César arriverait sur des territoires ennemis: au sud de l’Ouche, c’était celui des Éduens; sur la rive ultérieure de la Saône, c’était celui des Séquanes, l’un et l’autre peuples maintenant ralliés à la cause nationale. César aurait alors le choix entre deux routes. S’il allait à Vienne, par la vallée facile et connue de la rivière, il risquait d’être arrêté par les bourgades éduennes de Beaune, Chalon, Tournus, Mâcon, ou d’être assailli sur le flanc par les ennemis débordant des montagnes. S’il obliquait au Sud-Est pour gagner Genève par la Bresse et le Bugey, le chemin était plus rude, mais il ne rencontrerait, sur les terres séquanes, aucune place-forte d’importance, il aurait l’avantage de s’écarter le plus vite possible des armées gauloises, et, une fois à Genève, il serait sur-le-champ en rapport avec l’Italie, grâce aux postes romains qui garnissaient les Alpes Pennines: que les Allobroges songeassent à trahir ou à obéir, il les aurait en tout cas sous la main, et il serait maître de sa ligne de retraite. — Il se décida donc à continuer sur Dijon, et, au delà, sur Genève.