Mais Vercingétorix ne lui laissa pas le temps de franchir la Saône et de pénétrer sur le territoire séquane.
III
La concentration de l’armée gauloise s’était faite, croit-on, à Alésia (Alise-Sainte-Reine en Auxois). Il y donna rendez-vous aux quinze mille cavaliers envoyés par les cités de toute la Gaule; il y fut rejoint par les 80 000 fantassins qui avaient combattu avec lui autour de Gergovie.
Le choix de cette ville, comme centre de ralliement des Gaulois confédérés, n’était pas arbitraire. Ce n’était, il est vrai, que la place-forte d’une petite tribu gauloise, les Mandubiens, clients sans doute de leur puissant voisin, le peuple éduen. Mais elle jouissait, auprès des Gaulois, d’un renom singulier. Ils la disaient fort ancienne, et de fondation divine; ils la regardaient comme «le foyer et la cité-mère de toute la Celtique»; et ils avaient pour elle le respect naïf que les peuples accordent aux choses antiques et aux gloires religieuses. Elle s’entourait de légendes semblables à celles qui firent la vogue d’Albe dans le Latium. Peut-être fut-elle, en effet, quelque vieux sanctuaire d’une fédération gauloise. — Si c’est là que l’armée de Vercingétorix s’est réunie contre César, son chef a pu désirer qu’elle y retrempât son courage et ses forces morales.
Mais, s’il la convoqua à Alésia, ce fut aussi parce que la situation de cette ville était excellente pour surveiller les manœuvres et les positions de César. Le sommet qu’elle occupait était le dernier que la Gaule insurgée possédât, dans le Nord, sur la ligne des montagnes centrales: le territoire des Mandubiens, dont elle était la forteresse et le centre, s’avançait en promontoire entre Dijon et Montbard, qui appartenaient également aux Lingons amis de Rome. Alésia était donc un avant-poste «gardant le seuil» du pays éduen et de la Gaule libre: dans sa lente retraite d’Auxerre à Langres et vers Dijon, César avait parcouru un demi-cercle autour de cette ville, et aucun de ses mouvements, si Vercingétorix était campé là, ne pouvait échapper aux éclaireurs ennemis.
Aussi, au moment où le proconsul apparaissait au nord de Dijon, Vercingétorix, traversant rapidement les coteaux de l’Auxois et la vallée de l’Ouche, se porta en face de lui. Les deux armées se trouvèrent brusquement campées à dix milles (quinze kilomètres) l’une de l’autre (près de Dijon?)[5].
IV
Les deux chefs se rencontraient une troisième fois, comme près d’Avaricum et comme devant Gergovie. Mais, dans la plaine de Dijon, Vercingétorix victorieux, à la tête de la noblesse de la Gaule entière, barrait la route à toutes les légions romaines, escortées d’escadrons germains. Le roi des Arvernes commandait à tout le nom celtique, et il avait devant lui les deux mortels ennemis de sa race.
Les deux armées se trouvaient dans la même position que lorsqu’elles avaient pris leur premier contact, sur la route d’Orléans à Bourges. Il fallait s’attendre à ce que Vercingétorix, qui était résolu à suivre la même tactique qu’au mois de mars, fît faire à ses troupes la même manœuvre: se ranger pour laisser passer César, et l’accompagner en brûlant tout et en le guettant sans trêve.
Mais que s’agita-t-il alors dans l’esprit du chef? Quelques jours auparavant, le dernier mot qu’il avait dit à l’assemblée de Bibracte était qu’il ne voulait pas «tenter la fortune des combats», et que l’incendie était le plus sûr moyen de vaincre. Il avait répété cette formule de «point de bataille», qui était son mot d’ordre invariable depuis le lever de la guerre; il y était demeuré fidèle malgré tous et malgré tout, sous les murs d’Avaricum assiégé, le long des rives de l’Allier, au pied de Gergovie délivrée, derrière les Romains en retraite: et voici que, — le premier jour qu’il rencontre à nouveau Jules César, au moment où il s’agit, plus que jamais, d’observer la tactique salutaire, quand sa formidable cavalerie va pouvoir ronger les légions pièce à pièce, comme les vagues de l’Océan effritent les rochers du rivage, — Vercingétorix donna le signal du combat.