Oh ! la gueuse ! la gueuse ! l’horrible marâtre qui toujours nous avait retiré le pain des dents, qui avait bouché nos soifs avec sa mamelle sans lait ! Nous y avions grelotté l’hiver et rôti l’été, nus, sans abri, trompant notre faim avec des rebuts que nous disputions aux chiens. Mais ceux-là se levaient plus matinalement que nous : presque toujours, quand nous arrivions fureter dans les tas, ils avaient déjà passé. J’étais, moi, le Petit Vieux qui, depuis les jours de la petite enfance, traînait après lui la misère du monde. Je n’aurais pu dire quel sentiment me rendait à moi-même si vieux qu’il me semblait n’avoir jamais été jeune. J’étais le prolongement peut-être d’antiques races qui avaient souffert la faim et le froid avant moi. Elle aussi, cette petite fleur de pavé qui ne pouvait compter que jusqu’à dix, eût été incapable de faire le total de ses détresses. Mais celle-là était une essence vive ; elle avait une gaîté de matin dans ses ailes légères d’oiseau. Elle riait comme rit le vent dans une chambre de malade quand les fenêtres sont ouvertes. Son mobile esprit de petite femme dansait devant elle sur le chemin. Elle se tourna une dernière fois vers l’endroit de l’horizon où avaient disparu les tours et cracha au loin avec une moue de colère. Et puis tout de suite elle ne pensa plus qu’à s’amuser de sa vie nouvelle.
— Dis, Petit Vieux, il y aura là des cerises à l’été ? Il y aura des meules de foin tiède où dormir ? Il y aura des tartines de beau pain beurré quand nous voudrons manger ?
Ses mains battirent avec un bruit clair. Elle aspirait la senteur des herbages, le nez au vent, comme une petite génisse. L’âme de la terre entra en elle. Je pensais : « Là-bas il n’y aura pas de chiens levés avant le jour. »
Le soleil se coucha paisiblement ; le ciel sur notre marche semait des roses ; le vent avait gardé un peu de la chaleur du jour. Il apparut des fermes, des toits de chaume, des clôtures fleuries. Les herbes et le sable rafraîchissaient nos pieds. Nous longeâmes ensuite un grand bois et tout le soir n’était pas tombé. Un peu de clarté pâlissait nos visages ; nous étions l’un près de l’autre comme de petites ombres ; de nouveau nous croyions ne nous être pas connus encore. Puis ce reste de jour s’éteignit, la nuit bleue nous enveloppa. Elle me dit singulièrement :
— Est-ce bien toi, Petit Vieux, qui es là près de moi ?
Je disais :
— Est-ce bien toi, petite Frilotte ?
Nos noms nous étaient très doux comme le beurre de la tartine et nous n’apercevions plus les bouches qui les disaient. Elle coula sa main dans la mienne. Je n’avais pas encore senti la tiédeur de la chair chez les autres filles. D’affreuses petites guenons m’avaient mordu jusqu’au sang ; moi-même je leur avais tiré les cheveux à poignées. La sensation n’avait pas été différente de mes rixes avec les garçons.
Ce fut donc une chose nouvelle et profonde, la douceur de sa main dans ma main. Les cerises seules avaient la moiteur de cette petite peau tiède. Nous serions allés comme cela jusqu’au bout du monde. Un grand silence tomba : des voix d’enfants très loin s’étaient tues ; l’aboi d’un chien un peu de temps aussi avait traîné ; il n’y eut plus sur nous que la nuit du bois aux petites feuilles remuées, aux légers craquements de brindilles comme un peu plus de silence. Une apparence irréelle duvetait les formes, de fraîches soies d’ombre fluide coulaient. Nous ne nous parlions plus, nous n’avions plus pour nous entendre que la chaleur de nos mains l’une dans l’autre.
Nous n’avions pas peur : les nuits de la ville avec leurs réverbères clignotants et leurs râles d’ivrognes, les lourdes ténèbres comme des morgues après des crépuscules livides, le noir humide des rues battues par les rafales hurlantes et sillonnées de guets rôdeurs avaient épuisé en nous les frissons de l’effroi. C’était plutôt un sentiment de confiance et de sécurité comme si nous nous en remettions à une vigilance inconnue du soin de nous préserver. Quelqu’un doucement sembla parler dans la nuit, quelqu’un qui peut-être avait fermé les paupières du jour et berçait les arbres ; et personne ne nous avait appris Dieu. Nous arrivâmes ainsi au bord d’une clairière.