Ses yeux luisaient ; le vieil instinct de la défiance reparut ; elle me regarda de côté comme si elle redoutait qu’après lui avoir donné le pain, je ne le reprisse. Je secouais la tête.

— Il est à toi, tu m’en donneras ce que tu voudras.

Elle eut un petit cri de bête sauvage, comme les êtres qui ont mal appris à parler. Ouah ! Ouah ! fit-elle, exprimant ainsi une joie très franche. Elle aspira longuement l’odeur aigre du seigle ; et ensuite, comme elle avait fait la première fois sous l’arbre, elle divisa le pain de ses petites mains brunes. Nous étions allés vers de hauts peupliers ; nous nous assîmes à leur ombre. Elle ne finissait pas de lécher le beurre ; il avait une couleur de soleil. Quand la belle couche jaune eut toute fondu à sa bouche, elle commença seulement de mordre à dents profondes dans l’épaisseur du quignon. Oui, la ville était loin.

Une fraîcheur monta comme nous achevions ce repas savoureux. Aucun de nous n’avait eu la pensée qu’il viendrait un moment où il nous faudrait nous décider à reprendre le chemin du vieil arbre. La plaine s’empourpra de rais obliques : je tendis le doigt vers la cité fumeuse.

— Dis, Frilotte, retournerons-nous là-bas ?

Elle me répondit :

— Si tu y retournes, j’irai avec toi.

Je portais toujours un caillou dans ma poche. Quand il me fallait décider si la chance viendrait du chemin de droite ou du chemin de gauche, je tirais le caillou et le lançais en l’air. Ce caillou, en outre, me donnait l’illusion de posséder, comme les riches, quelque chose qui pesait le poids de l’argent. Les humbles petits pauvres ont vis-à-vis d’eux-mêmes de secourables ingéniosités. J’aurais pu prendre cette fois encore le caillou : le jetant devant moi, j’aurais par pile ou face fixé notre destinée. La décision tranquille de Frilotte me donna la confiance en moi-même. D’un esprit résolu, je dis :

— Nous irons par là.

Je lui montrais la route en avant de nous. Maintenant nous étions tous deux pleins de haine pour la ville.