Cependant elle commença de bâiller et me dit :

— J’ai faim.

C’était la première fois et c’était le mot de toute notre vie. A chaque heure du jour, notre corps nous criait : « Je te porte, je cède à tes volontés et tu ne fais rien pour réparer l’usure de mes forces. Une meule tourne à vide en moi. Des chiens furieux me rongent. Nourris-moi ou je te refuse le service de tes membres. » C’était le même cri qui sans trêve relançait par les rues de la ville la détresse affolée des meutes humaines. Nous l’avions toujours entendu : il nous réveillait sur les dalles où s’étiraient nos sommeils accablés ; et voilà, il montait de nous, à présent, dans l’heure divine.

Alors moi, inconsciemment je subis le sentiment d’un devoir envers cette enfant venue sur mes pas. Je n’étais pas triste ; la tristesse est si bien l’état naturel des dénués qu’elle demeure au fond de la vie comme une eau trouble qui ne déborde pas. Je dis à Frilotte de m’attendre. Je partis en courant, je suivis les mouches sous les arbres, toujours plus loin. Elles entrèrent dans une étable, et à côté j’aperçus une maison. Je savais par quelles paroles évoquer la charité ; il m’était arrivé çà et là de tendre la main du fond d’un porche quand la chance ne m’aidait pas dans mes petits métiers précaires. L’été, j’allais cueillir des graminées et des bluets aux alentours des vergers ; je revenais ensuite les proposer aux passants. Ou bien j’ouvrais la portière des voitures devant les restaurants de nuit ; mais de grands voyous violents et d’agiles vieillards sournois me disputaient ce poste convoité. Je me rabattais aussi vers les halles et m’employais à balayer le carreau suintant de marée ou juteux de fruits avariés. C’étaient là mes meilleurs profits.

Je heurtai au seuil ; une femme âgée arriva en traînant ses sabots.

— Frilotte a faim, lui dis-je avec décision. Si vous aviez un petit morceau de pain ?

L’aïeule était d’humeur gaie ; elle se tourna vers une jeune mère qui, dans le fond de la pièce, berçait un enfant.

— Frilotte ! fit-elle. Celle-là sûrement doit être aussi drôle que lui !

Toutes deux riaient sans méchanceté. La pitoyable vieille prit dans la huche un quart de pain bis, le coupa par moitié, puis entre les parts écrasa une coulée de beurre. Je ne sais pas si auparavant j’avais jamais éprouvé une telle joie. Je volai vers mon amie ; je lui mis le pain dans les mains, disant :

— As-tu déjà mangé du beurre ?