Puis le matin trembla. Elle mit ma main sur son ventre et me demanda si cette fois encore je ne sentais pas remuer la vie.

Je la tenais pressée contre moi dans le jour vierge, et elle était très grande, auguste comme le matin éternel. Voilà, ma race encore une fois avait tressailli. Elle était l’arbre de ma vie, avec des branches qui s’étendraient à travers le temps.

Le jour se levait. Je pensai à ceux qui m’attendaient de l’autre côté de la forêt. Le chemin nous ramena vers l’enclos ; toutes les ruches étaient éveillées ; un nuage bourdonnait autour de nos pas. Dans le matin léger la maison s’ouvrit. Le jeune été de la forêt était revenu ; tous les oiseaux chantaient. Une vie fraîche d’éternité frémissait dans le liseron et le bouleau.

Je restai un instant sur le seuil avec le tremblement de ma vie dans mes mains. Je ne dérangeai ni une branche ni une feuille. Je laissai la porte ouverte, et suivi de Iule, je m’en allai vers les hommes.

Ce fut le soir du quatrième jour. Le bois se referma sur nous comme un matin il s’était ouvert et tous accouraient, demandant ce que j’avais vu.

— La vie.

Je ne disais pas autre chose. J’étais comme un homme qui est sorti d’un nuage et qui a vu une chose secrète et éternelle. Mais eux me regardaient avec des yeux étonnés et soumis. « Sûrement, se disaient-ils, un miracle est arrivé. Il fait devant nous le geste de quelqu’un qui est au-dessus de lui. » Il n’y avait eu pourtant que le miracle du vent et des petites semences germées ; il y avait toute la forêt qui avait repoussé d’un peu d’os et de sang là où un fils de la vieille humanité s’était endormi. Mais Iule allait derrière les arbres mystérieusement ; je ne savais pas ce qu’elle disait ; ses paroles faisaient un bruit de petits cailloux qui tombent dans un puits.

Je levai mon bâton et les ramenai vers la mer. Voilà, pensais-je, tu étais nu et tu es bien plus nu à présent : tu n’as plus même l’ombre et la clarté de la forêt sur ta peau. Une tristesse lourde passa ; et puis le vieil almanach battit sur le cœur de ma vie. Va devant, homme ; l’humanité ne s’arrête pas. Etant avec ce peuple, tu es toi-même un peuple.

C’est ainsi que Iule et moi quittâmes pour jamais le cœur frais de la forêt. J’avais suivi ma vie : elle ne m’avait pas suivi ; et d’autres choses depuis sont advenues. J’ai été l’ouvrier levé avant le jour ; j’ai vécu un grand temps d’humanité et à présent il y a au bord de la mer une jeune ville et des hommes libres. Rien de tout cela ne serait arrivé si un matin je n’étais allé avec Iule vers la forêt. Il faut que chaque homme, avec une âme personnelle et ingénue, recommence toute la vie avant lui et j’ai mis mon pied là où le premier ancêtre avait mis le sien. J’ai demandé ma subsistance à la terre, j’ai vécu solitaire dans le meurtre et l’innocence. J’ai élevé de mes mains mon toit ; mes dieux, je les ai créés selon ma destinée. Et un jour les tribus ont apparu : j’ai dit à ceux qui avaient faim : voilà le pain ; à ceux qui mouraient : voilà la vie ; à ceux qui coulaient bas les barques : n’allez pas contre le vœu de la tempête. Je ne leur ai pas donné de lois : ainsi ils n’ont connu ni l’hypocrisie ni le servage. Mais je les ai aidés à se construire une cité ; ils ont eu des industries ; vivant entre la mer éternelle et la forêt, ils sont restés près des forces, au cœur même de la nature.

J’ai tourné le dernier feuillet du vieux livre ; ma journée est finie : je puis attendre tranquillement la mort. Je sais qu’elle est encore une des formes de la vie. Je vivrai donc dans les âges comme l’ancêtre dans les essences vives de la forêt. Une forêt humaine reverdira de mes bras ouverts sous la terre et mes os repousseront à travers les races.