Je suivis le geste de sa main. Une lumière passa. Mes paupières furent comme déchirées avec des tenailles. Et à mon tour je voyais la chose effrayante et belle qu’une simple femme avait vue avant moi. La barbe tremblait, bougeait d’un tressaillement de vie comme une eau et comme un feuillage. De la mousse duvetait les os de la mâchoire. Une semence d’herbe avait germé aux trous des orbites. Et la tige mince d’un bouleau jaillissait du sol entre les pieds. Un lierre profond, de souples ronces s’étaient enroulés autour du corps et l’enchaînaient de liens chevelus à la chaise. Comme une des mains était restée sur les genoux, un liseron semblait un petit cierge dans cette main, avec sa fleur au bout comme une flamme.
La forêt sur les pas de la mort était entrée et il dormait là dans un linceul royal d’or et d’émeraudes. Voilà, oui, toute la vie, avec un doigt sur les lèvres, était venue. Elle avait regardé au fond des yeux vides et ensuite elle l’avait nettoyé des souillures de la mort, comme une ensevelisseuse. Elle lui avait tissé un manteau immortel de belles essences jeunes. A présent, la maison était verte, tout l’été riait par delà le seuil. Un frisson remuait dans la lucarne comme le geste d’un bras. Le cœur frais de la forêt palpitait à la place où un cœur d’homme s’était arrêté. Et puis encore je vis ceci : une abeille passa, entra dans le liseron, et dans l’angle de la porte, un nid vide pendait : l’oiseau l’avait fait avec les poils de la barbe.
Mes larmes mollement coulèrent : elles arrosaient la terre qui avait bu la vie et qui avait ressué la vie. Elles n’étaient pas amères : elles ressemblaient à celles que j’avais versées chaque fois que je m’étais senti en présence du grand mystère. La vie ! La vie ! Iule ! Mes tempes battaient, une confiance immense soulevait mon être : nous aussi étions une des vagues qui sans cesse charriaient l’âme du monde. Il fut debout devant nous, très doux, avec ses yeux d’enfant et il levait la main, il nous parlait comme le jour où il nous avait enseigné l’éternité de toute chose vivante. Son cœur à grands coups battait dans la forêt.
— Pense donc à cela, toi, disait Iule. Une fois il nous parla des fleurs et des feuilles qui sortiraient de lui. Vois : à présent, toutes les abeilles sont venues.
Les ruches, dans le soir, eurent une suprême rumeur, et elles tourbillonnaient sur le seuil comme son âme ancienne. Alors nous restâmes longtemps sans parler, nous tenant enlacés dans notre amour et continuant à regarder la beauté de la vie, plus belle au sortir de la mort. Un rire monta de la terre, près de nous : nous ne savions pas que le petit enfant était venu comme les abeilles et par jeu il tenait dans ses petites mains les pieds immenses de l’ancêtre. Cela aussi était un symbole, comme les abeilles et la maison verte et nous-mêmes avec la palpitation chaude de notre désir. Elle sourit.
— Viens à la hutte, chez nous, dit-elle.
Le ciel pâlit ; un vent léger souffla ; le jeune bouleau et le lierre frémirent, et la nuit était entrée : elle mit le verrou sur le seuil. Avec son secret mort, dans sa paix d’éternité, le Vieux toujours semblait garder les trous de ses yeux ouverts du côté de la vie. Un jour il avait quitté comme nous les villes ; déjà en ce temps il était mort pour les hommes, et nous ignorions quelle destinée l’avait rendu farouche et bienveillant.
Maintenant Yantje dormait. Je le couchai sur mon épaule et nous allions devant nous, marchant à travers les végétations hautes : elles avaient envahi les sentes par lesquelles le vieillard venait à notre rencontre. La lune s’épandit, mais nous ne pûmes retrouver notre maison de jeunes amants. Il sembla qu’elle aussi fût retournée à la nature. Et moi je compris que le dernier lien qui m’attachait à l’ancienne vie était ainsi rompu et que j’étais irrésistiblement emporté vers une vie nouvelle.
Iule me dit :
— N’allons pas plus loin. Il y a ici des fougères.