— Vous nous voyez ici, mais vous nous chercherez vainement tout à l’heure. Nous aurons disparu dans la forêt. Cependant ne perdez pas la confiance et continuez à amasser les bonnes herbes. Vous nous verrez revenir le quatrième jour après celui-ci.

Ils vinrent sur le bord de la rive et nous regardèrent gravir le versant jusqu’au moment où nous cessâmes d’être visibles à leurs yeux. La forêt s’ouvrit, l’enchantement du matin sous les arches vermeilles. Je tenais Iule par la main et elle portait le petit enfant ; celui qui s’appelait Yantje courait devant nous. Nous avancions doucement dans l’heure tendre : quelquefois, du bout des lèvres, je sifflais comme les oiseaux. Le lait puissamment gonflait les mamelles de la femme ; le rire de la sève et du vent bourdonnait dans mes tempes. J’appuyais le froid des feuillages à ma chair. Une folie me roulait dans les herbes. Cependant je n’étais plus le même homme furieux qui soufflait comme l’étalon. Mon cœur criait dans le silence vierge et ma bouche était muette. Tout mon sang bondissait et il ne faisait pas plus de bruit qu’une herbe sous le pas. Je marchais comme un homme dans le vertige, avec un poids lourd et délicieux sur moi : je n’aurais pu expliquer cela. Quand il m’arrivait de penser qu’avant le soir nous serions à la hutte du vieil ami, mon souffle un peu de temps s’arrêtait. Je tenais les yeux à terre, regardant s’il n’avait pas passé là avant nous. Nous frémissions à l’idée de prendre sa grande barbe dans nos mains : peut-être elle lui tombait jusqu’aux genoux.

Le coucou chanta dans la belle après-midi. Une roue d’or bourdonna. O Iule ! les abeilles ! Les abeilles ! Elles venaient à nous comme des avant-courrières et nous menaient. Tu voulus en prendre une : elle te piqua et nous nous aperçûmes qu’elles étaient redevenues sauvages. La forêt en était rousse.

Nos pieds coururent, légers ; nos cœurs volaient avec les mouches vermeilles. Je dus casser des branches pour passer : elles nous frappaient le visage. Une folie de vie avait poussé autour de l’enclos et ondulait comme la mer. La tendre paix du soir était sur la maison. Doucement je frappai dans mes mains en l’appelant par son nom de père et Iule avec des cris légers excitait l’enfant.

— Ris, petit homme ! S’il dort déjà, ton rire l’éveillera.

Il y avait là un si profond silence et les herbes étaient hautes comme des arbres.

Oh ! oh ! une telle chose était-elle possible ! Il dormait sur le seuil une éternité de sommeil : la clameur d’un peuple n’aurait pu le réveiller. Il dormait là comme un siècle tourné du côté où s’en va le soleil. La fin de la journée l’avait surpris dans sa haute chaise de branchages. Les poils lourds de sa barbe toujours pendaient au menton et cependant il n’y avait plus de visage : il n’y avait plus que le résidu fermenté de la vie. Les mâchoires étaient retombées et restaient ouvertes comme les portes par où était partie son âme.

Père ! ô Père ! très infiniment et uniquement notre Père ! Mon sang horriblement se figea. Mes sanglots étaient une herse sèche dans ma gorge et je demeurais sans cri, avec l’aboi sourd d’une bête dans mes racines. Je ne pouvais ni penser, ni pleurer, ni faire aucun geste, regardant toujours avec mes yeux morts verdir les os. O Père ! il n’y avait plus là que d’anciennes parcelles de substance retournées à la nature ! Toi, l’ancêtre de la forêt, tu étais à présent moins que le plus petit insecte vivant ; tu étais le moyeu inerte d’une meule tourbillonnante.

Iule à petits pas s’avançait dans la forêt touffue des herbes. Je sentis son souffle dans ma joue.

— Vois, fit-elle, ne croirais-tu pas qu’il vit ?