— Iule et moi irons devant, car à présent le temps est arrivé.

Dans le matin les eaux chantaient. Nous marchâmes tout un jour. Quand le soir tomba, nous avions atteint la zone des pins.

A l’aube, la tribu repartit ; l’air avait perdu son goût salé et se parfumait d’une odeur de résine. Ils ramassaient les cônes, ils en mangeaient les amandes laiteuses. Notre marche sous les arbres faisait le bruit d’une grosse pluie. Là où nous passions, les feuillages étaient agités comme par le vent et puis, sur nos pas, l’immense paix de l’été retombait.

Ils allaient à la file, muets, pleins de stupeur et quelquefois criaient tous ensemble dans une ivresse de vie. La hauteur des troncs les effraya ; ils croyaient entendre battre un cœur sous la terre ; le fracas de la mer n’était rien auprès du bruit d’éternité terrible qui montait du fond des silences lourds. Les vieux étaient redevenus enfants : ils collaient leur oreille aux écorces et jouaient avec le soleil sur le chemin comme avec de longs insectes d’or. La douceur de la vie rendait les yeux pâles. J’allais devant comme quand nous avions quitté la mer : ma main toujours devant eux levait des barrières. Et un jour encore s’écoula. Nous marchions avec l’été et le vent sans hâte, car maintenant nous approchions des jardins de vie. La jeunesse du monde palpitait en nous. J’étais moi-même un jour d’humanité, avec la tribu entrée aux hautes ramures, fendant derrière moi la puissante ombre végétale.

L’épais dédale s’éclaircit. Des porches vaporeux se dressèrent ; l’énorme frisson léger des siècles verts passa. Un soir des âges tomba sur la dernière étape. Alors toute la forêt nocturne remua en moi, la joie très pure des origines. Nous étions partis de là au matin de la vie et une destinée, après des choses accomplies, nous y ramenait, traînant après nous l’âme d’un peuple. Ma clameur monta : je redevins le chef sauvage qui souffle sa force par les naseaux.

O Iule ! à présent le rêve nous menait par la main. Nos visages se reconnaissaient avec mystère comme au premier jour : ils n’étaient plus les mêmes que ceux qui s’étaient regardés devant les sombres eaux. Tu eus vraiment l’âge du jeune hymen au temps de la halte dans la nuit printanière. Mon cœur sous ta main battit une éternité.

Un air humide et tiède parfuma le réveil. Je les conduisis vers l’eau douce au fond du ravin : ils la lapaient longuement dans le creux de leurs mains. Ils avaient oublié l’âcre sel de la mer. C’était là que s’ouvrait la caverne : j’y avais vu se lever au recul des âges, l’homme des races. Quelquefois tous ensemble poussaient une tendre clameur sauvage. Ils léchaient à leurs bouches les aromes sucrés. Et un nouveau jour de vie monta.

— Pense donc, dis-je à Iule, le même vent léger qui remue les feuilles au-dessus de nous passe en ce moment dans l’enclos du Père. Peut-être déjà il est parti visiter les ruches.

J’avais une âme fraîche et filiale ; ma voix tremblait.

Nous entrâmes dans la région des végétaux gras et des floraisons hautes comme des pâturages. Je leur révélai les essences, les graines, les herbes de vie comme à moi-même elles avaient été révélées. Ils commencèrent d’amasser d’abondantes récoltes, et ensuite je leur dis :