J’étais couché au pied du chêne, dans le duvet frais de la terre avec une vie étrange en moi. Mes mains caressaient des tissus tendres et animés, comme une chair. Les arbres aussi vivaient, et les étoiles, et toute la profondeur du bois. J’eus là pour la première fois le pressentiment d’un mystère autour de la créature. Ce n’était qu’une idée venue de la beauté de la nuit et descendue au cours de mon sang. Et à peine je connaissais mon sang pour l’avoir vu s’égoutter de mes membres blessés. Je connaissais bien moins les rapports de ma vie avec le sens éternel des choses. Qui jamais m’aurait parlé de Dieu et de l’univers ? Mais la terre sous moi avait une pulsation ; d’infinies rumeurs montaient de la clairière ; la sève bruissait aux artérioles comme la salive à mes lèvres, comme le sang dans mes veines.

J’avais collé mon oreille contre le chêne ; il vibrait dans toute sa hauteur et une onde sonore courait sous son écorce. Mon ouïe subtile de petit sauvage croyait reconnaître le bruit de la ville quand de loin on l’entend dans les soirs, avec ses roulements de chars sur les dalles, ses musiques de cuivres et de tambours, son bourdonnement comme une ruche.

Ma peur tout à coup trembla comme devant un prodige. J’aurais voulu réveiller Frilotte, lui crier :

— Petite fille ! la terre a un cœur comme toi et moi !

Les premiers hommes entrés aux forêts durent éprouver ce sentiment de terreur religieuse.

Je couchai ma tête près de celle de Frilotte ; je n’eus plus un mouvement ; et un bruit léger, profond montait aussi de sa vie, son sommeil faisait une musique comme une grosse mouche, comme la respiration de cette terre nocturne. Un flot tranquille toujours s’élevait, s’abaissait ; je regardais sous les étoiles sa bouche tendrement palpiter. Comme la mienne elle avait crié des injures ; elle avait répété les paroles exécrables qui, sur des lèvres d’enfant, ont la rougeur déchirée d’une blessure. A présent elle frémissait doucement comme le cœur d’une rose. Un engourdissement me prit : je me sentis m’évanouir tièdement dans la chaleur de son sang.

Et puis ce fut notre premier matin. Presque en même temps nous ouvrîmes les yeux. Des gouttes de clarté pleuvaient des branches, roulaient sur nos visages. Notre chair était mouillée d’aube. Quel étonnement pour tous deux ! Elle me regardait avec de claires prunelles émerveillées. Il me sembla que c’était une autre fille qui était près de moi. Elle n’avait plus dans l’heure fraîche le même front pâle qui la veille était venu vers l’arbre. Sa bouche aussi était une autre fleur de sang, ardente et mobile. Et encore une fois, dans le paysage vierge, ce fut comme si nous ne nous étions point encore vus. Elle reposait sur le lit de mousse comme un esprit de l’air, comme une forme subtile de rêve. Je la considérais avec des yeux jeunes, lavés de lumière.

— C’est bien toi, Frilotte ?

Et auparavant je n’avais jamais souri.

— Oui, fit-elle, c’est bien moi, mais est-ce toi, Petit Vieux, qui me touches avec ta main ?