Un vent léger souffla sur nos yeux. La clairière fumait ; une ombre bleue tombait des arbres et coupait comme une proue le lac argenté des vapeurs. Le soleil crépitait, brillant et gras. Un coucou, dans les lointains du bois, chanta trois fois.
— Oh ! dit-elle, quelqu’un nous a appelés.
— Non, c’est un oiseau, petite fille.
Cependant je ne savais pas quel était cet oiseau. Elle et moi ne connaissions que les moineaux des rues ; et nous étions à présent nous-mêmes pareils à des moineaux qui ont quitté la ville et sont venus vers les grands arbres. Mille sources sourdaient du sol, continues, profondes. Le cœur de la terre à grands coups battit. La vie de moment en moment montait ; elle roula comme une mer ; et la même main qui avait fait glisser les gonds de la nuit rouvrait les écluses du jour.
Encore une fois j’appuyai l’oreille à l’écorce du chêne. Il ronflait comme une meule ; tout le bois sembla tressaillir dans sa vie magnifique comme, dans la poitrine d’un roi, l’âme entière d’un peuple. Je n’étais plus le même enfant craintif qui avait tremblé dans le mystère des ombres.
— Ecoute, Frilotte, m’écriai-je. Lui aussi vit comme nous.
Elle ignorait ce que je voulais dire. Et alors une joie ivre passa en moi. En criant, j’étreignis le grand arbre comme un ami, comme un frère. Une nuée d’oiseaux s’envola, un pivert au loin hennit. Chaque bruit de la forêt était un prodige ; mais surtout le coucou nous charmait. De nouveau il frappa trois coups. Là-bas chez l’horloger nous avions vu un oiseau noir s’avancer au bord d’une porte en poussant trois hoquets saccadés. Elle me dit :
— Allons là où crie cet oiseau.
Nous marchâmes quelque temps dans le thym humide. Chaque pas dont nous foulions le sol moelleux faisait effluer des senteurs vertes. Nous appelions : Coucou ! Coucou ! Et à trois reprises encore l’oiseau répondit, mais chaque fois sa voix semblait se reculer dans la profondeur du bois.
Les taillis s’épaissirent : une mêlée sauvage s’ouvrait et se refermait sur notre passage, et d’autres oiseaux maintenant arrivaient nous saluer à la pointe des branches. Il y en avait qui du bout de leur bec semblaient égoutter une eau de cristal ; chaque goutte tintait claire et fraîche. Des pinsons ressemblaient aux petits musiciens qui, le dimanche, s’en vont jouer du violon devant les guinguettes. Et puis le loriot siffla ; il n’avait que quatre notes, toujours les mêmes ; c’était mouillé, moqueur et tendre. Il y avait aussi à la ville un joueur de flageolet qui, avec ses doigts sur les trous du bois sonore, faisait ce bruit mélodieux. Quelquefois des geais aigrement criaient.