— Oh ! disait Frilotte, je crois entendre la vieille femme se chamailler avec Mama.

La joie du bois passa en nous. Avec patience j’essayais de moduler les quatre notes du loriot. Notre rire était une chanson d’oiseau à nos bouches : il montait de nous comme l’odeur du thym montait du sol foulé par nos pieds. Il était l’analogie de nos petites âmes élémentaires avec la gaîté du matin. Autrefois nous avions ri d’un rire plutôt méchant, à la pointe des dents, comme on mord pour se défendre. Nous étions alors les petites bêtes du hallier humain ; nous n’avions pas entendu encore le rire du vent dans les arbres.

Cependant Frilotte tout à coup commença de claquer des dents et de nouveau la faim était revenue. Comme le loup elle était sortie du bois et maintenant elle se jetait sur nous. C’était le même aboi que les autres matins, que tous les jours de notre vie. Nous prîmes une poignée d’herbes vertes ; leur suc âcre nous crispa ; nous essayâmes vainement de mâcher des écorces. Alors, avec des yeux pâles, elle se mit à parler du beau pain beurré de l’aïeule.

— Ah ! dis-je, si seulement nous pouvions retrouver le chemin de cette maison !

Nous n’avions pas perdu le courage ; nous étions accoutumés à mériter par de patients labeurs notre aléatoire subsistance quotidienne. Nous tâchâmes de nous orienter. Nos pieds nus ne cessaient pas de frapper rapidement la terre. A la fin Frilotte se laissa tomber.

— Va seul, Petit Vieux, dit-elle faiblement. Moi je resterai ici.

Mais tout de suite après, se cramponnant à mes mains :

— Non, non, Petit Vieux, porte-moi. Qu’est-ce que je ferais seule ici sans toi ? Je ne veux pas mourir dans cet horrible bois.

Je la pris donc dans mes bras et la portai un peu de temps ; mais à mon tour je sentis mes forces s’épuiser. J’éprouvais un grand accablement. Quelle ironie ce soleil et toute cette joie des arbres et des oiseaux par-dessus notre agonie ! Nous étions là l’un près de l’autre, pressant notre estomac avec nos mains. Ensuite, en l’écrasant de tout le poids de notre corps sur le sol, nous tâchions d’étouffer la bête affamée qui criait en nous. A la ville du moins, les chiens quelquefois n’avaient pas tout mangé quand nous passions. La nature était plus terrible que les hommes.

Comme encore une fois je me retournais sur le ventre, je vis s’avancer une file de gros insectes noirs et brillants. Ils ramaient sous les herbes avec lenteur et semblaient se diriger vers un carnage, vers un pays de riches proies. Ayant fait quelques pas, j’aperçus au pied d’un arbre un ramier mort, se mouvant sous l’assaut de leurs légions noires. Une vie rythmique palpitait sous les ailes ; le duvet des plumes mollement ondulait par lentes et larges secousses continues. Cependant personne n’avait dit à ces insectes voraces qu’il y avait là un débris savoureux : leur sûr instinct les avait guidés et à présent par centaines ils se repaissaient du ramier.