Un petit pauvre, un être primitif lie ses idées avec plus de spontanéité que le civilisé des villes. Je dis à Frilotte :

— Il y a des nids dans les arbres. Si je reste un peu de temps sans revenir, crie trois fois comme l’oiseau.

Comme le chat au guet, je me glissai sous bois, écoutant la rumeur qui partait des hauts feuillages. J’évitais le craquement des brindilles, le froissement des feuilles sèches et toujours je regardais au-dessus de moi dans l’épaisseur verte des branches. Une force meurtrière bandait mes nerfs. Mon cœur battait à se rompre. Je vécus certainement là une longue durée de vie. A la fin une cime s’agita ; un émoi de maternité apeurée traîna un instant et puis retomba sur un frémissement de jeunes ailes. L’instinct du fauve, le goût forcené de la proie aussitôt darda. Pour jouir d’un cortège ou voir défiler un régiment, j’avais maintes fois grimpé aux candélabres, noué mes genoux aux platanes lisses, d’une souplesse agile de singe. Mais l’arbre, rugueux et vaste, cette fois défia l’embrassement de mes membres trop courts. Un jeune hêtre heureusement par la cime joignait l’une des grosses branches de cet ancêtre du bois. Je l’enserrai dans mes bras, mes jarrets s’agrippèrent et à la force des reins je commençai à me hisser. Bientôt j’atteignis les hautes ramures ; elles ployèrent, frêles et tendres ; leur extrémité seulement frôlait les nervures puissantes du chêne. A présent l’effroi du nid grondait ; le mâle gonflait la plume ; la femelle largement avait blotti la couvée sous ses ailes éployées. J’apercevais nettement sous son ventre les becs aigus et jaunes des petits en tumulte.

Alors une décision froide noua ma volonté. Un sûr élan pouvait seul avoir raison de l’espace qui me séparait du nid. J’imprimai au hêtre des oscillations à mesure plus fortes et enfin me lançai. Je crus tomber de la hauteur d’un ciel. Un fracas de rameaux craqua ; la lumière et l’ombre se déchirèrent, d’un long bruit de soies fendues. Tout le chêne fut secoué comme par une rafale violente ; et moi, élastique et souple, les yeux clairs dans ce bond prodigieux, je roulai parmi une mer de feuillages. Une branche, torsée comme un câble, m’arrêta, je m’accrochai ; et un vol maintenant tourbillonnait ; les ramiers me perçaient de coups de becs. Mais déjà, avec une clameur sauvage, j’avais arraché le nid et le coulais contre ma chair.

Je me laissai tomber de branche en branche ; et puis, visant le jeune hêtre prochain, j’ouvris les mains et d’un saut hardi de nouveau plongeai dans l’abîme vert. Des feuillages amortirent la chute ; je roulai, sans trop de mal, sur l’humus moussu. Des écorchures bruinaient à mes mains ; une large entaille m’éraflait la joue ; le sang des petits ramiers me barbouillait la poitrine.

Il y eut là un sentiment d’orgueil farouche tel que durent l’éprouver les anciens hommes des bois. J’avais joué ma vie dans un acte héroïque. Je m’étais égalé à ma volonté ; je crois bien que l’instinct parla ainsi en moi, car mes sensations ne pouvaient encore s’exprimer. Je criai par trois fois, mais je ne savais plus comment chantait le coucou : je poussais la clameur furieuse d’un roi. Et là-bas, une voix faible me répondait.

— Vois, dis-je en jetant le nid à ses pieds, ces bêtes tout à l’heure vivaient.

Elle les mania, tièdes encore et palpitantes. Des roses vives fleurissaient ses joues ; ses narines battaient. Elle fut contre moi les yeux brillants, d’une joie de vie féroce et tendre, poussant son cri sauvage.

Bientôt la plume légère vola sous ses doigts. J’amassai du bois, des feuilles sèches ; je pris mon caillou ; j’en fis jaillir l’étincelle. Le feu pétilla clair et rose : il monta sous les chênes comme la petite âme de la couvée. Et entre les pattes nouées des ramiers, j’avais glissé un scion que nous écartions ou rapprochions selon l’intensité de la flamme. Les chairs se dorèrent. Un fumet de grillade se mêla à l’odeur d’encens du bois brûlé. Avec de longues salives nous regardions s’achever la cuisson. Comment un jeune garçon comme moi eût-il pu soupçonner la raison de l’exécrable attrait qui pour l’homme se dégage de la senteur d’une viande grésillante au feu ? Le sang d’une vie sur le gril est plus délectable que la saveur d’un fruit généreux, que le parfum d’un pain fraîchement pétri. A peine, pour l’avoir reniflé au seuil des rôtisseries, je connaissais l’âcre relent poivré du charnage. Et maintenant à l’odeur de cette petite chair qui avait palpité et saignait un jus rose, mes lèvres d’elles-mêmes s’allongeaient.

L’instinct des carnassiers nous domina : nous lacérâmes les tendres filandres à la pointe des canines. Nous broyâmes entre nos molaires les jeunes os des fils du vieux chêne. Il nous en resta comme une griserie accablée qui nous fit dormir, heureux et repus, une longue heure de sommeil.