Au réveil, la soif à son tour nous tortura ; cette viande flambée rendait nos gorges brûlantes. Mais l’herbe était chaude ; nous sucions des feuilles ; elles ne nous procurèrent qu’un rafraîchissement momentané. Nous regrettâmes le clair ruisseau : nous en avions pour jamais perdu le chemin. Entre lui et nous, comme une roue les grands arbres tournaient.

Une forge écarlate s’alluma dans les fonds : le soleil roula comme une tête sous des marteaux. Nous étions dans un hallier épais, au cœur même du bois immense. Une illusion nous avait lancés parmi les ronces et les épines rougies par le couchant ; de loin nous avions cru voir des fruits pourprés. Des échardes meurtrissaient nos jambes ; un morceau de la jupe de Frilotte resta pris aux griffes du fourré. Elle jurait comme une vieille femme ivre ; j’allais, tapant avec un bâton devant moi, prudemment. Des formes agiles et longues soudain s’élancèrent, un émoi effarouché et gracieux de vies légères, presque volantes, dans la sveltesse de leur fuite. Quelle bête ainsi pouvait tenir du flexible lévrier, du cheval ardent et sensible ? Il y avait bien à la ville un jardin d’animaux ; leurs fureurs emplissaient les soirs du quartier. Ceux-là du moins avaient un nom dans ma mémoire, un nom qui quelquefois venait à la bouche des plus ignorants, lion, tigre, loup. Et une fois, hissé à la crête d’un mur, j’avais pu voir, par delà la clôture, des toisons massives et des pas saccadés. Mais personne jamais ne nous avait parlé des innocents chevreuils.

— Oh ! me dit-elle tout bas, j’ai peur, Petit Vieux.

Je fis mouliner le bâton. L’orgueil du carnage était en moi pour avoir goûté au sang.

— S’il en vient encore une, criai-je, je la tuerai.

— Le ferais-tu vraiment ? dit-elle.

Ses narines comme l’autre fois battaient.

Le roncier un peu plus loin se creusa ; une aire moelleuse et verte ondula aux pentes d’un vallon où déjà tombait la nuit. Nous eûmes un cri. Un clair rivulet ruisselait d’une source et serpentait à travers les fonds. Nous puisâmes avec nos paumes cette eau miraculeuse ; elle filtrait de nos doigts en filets d’argent ; nous n’avions jamais fini de boire, et une douceur profonde coulait avec elle dans nos poitrines altérées. Nous serions restés là des heures, divinement rafraîchis par le délicieux paysage.

Nous suivîmes le léger courant ; les arbres se reculèrent ; une mare, un sommeil d’eau immobile se velouta d’une ombre violette. Doucement le ciel se mit à pâlir ; des clartés d’étoiles, comme des gouttes de lait, ruisselèrent des mamelles de la nuit. Alors deux enfants, en se tenant par la main, remontèrent les pentes et ils ne riaient ni ne se parlaient, très purs et heureux dans la bonté de l’ombre. Ils étaient venus de la ville horrible, avec leurs boyaux crevant de faim ; ils s’étaient pris par la main et ils avaient marché devant eux. Une vie libre déjà les payait de leurs longues détresses exténuées. Et ni l’un ni l’autre n’avaient appris à joindre les doigts ; une âme religieuse pourtant était sur leurs bouches.

Elle se serra contre moi.