— Petit Vieux, dit-elle, il y avait une fois comme cela une église.

Voilà, elle disait vrai : c’était bien là comme cette église dont elle parlait, mais toujours à la ville, au bout d’un peu de temps, un homme solennel nous chassait en faisant sonner sa hallebarde sur les dalles.

La nuit entra dans nos âmes sauvages comme un duvet, comme l’eau fraîche de la source. Un souffle lent montait, le vent d’une haleine comme un frôlement de plumes et de soies. Il y avait si longtemps que nous avions cessé de souffrir de l’autre vie mauvaise, moi couchant sous le tablier ronflant des ponts, toi dans des taudis fétides qu’empestait une odeur d’égout et d’alcool ! Un arome de sèves et de gommes nous sucrait les lèvres. A chaque coup nous croyions aspirer l’énorme âme verte du bois. Nous avions les sens vierges de deux petits faunes aux écoutes du mystère.

L’ombre trembla sur des randonnées agiles, de lents glissements furtifs. Des poursuites fuyaient par les sentes. Dans l’épaisseur des chênes couraient des traques enamourées d’écureuils. Et des cris légers, quelquefois la plainte plus longue d’une bête blessée se mêlaient au craquement des branches, au froissis des feuillages, à de sourds battements d’ailes. Une rumeur continue traînait, la palpitation des vies proches ou lointaines rôdant sous bois. Un vol ouaté de hibou tout à coup s’étouffa, suivi d’un petit râle d’agonie et des palombes soupiraient comme des amants heureux. Presque aussitôt un galop fendit la nuit ; des sabots précipités rebondirent vers la mare. Je revis la grâce svelte et frémissante des longs animaux aux yeux de femme.

Frilotte frissonna, se blottit dans mes bras.

— Je t’assure, Petit Vieux, ce ne sont pas des bêtes comme les autres.

L’air mou retomba au silence ; la grande nuit du bois s’assoupit ; il y eut comme un doigt de velours qui frôla nos paupières. Nous nous endormîmes dans l’âme fraîche de la terre. Et encore une fois ensuite le matin s’éveilla. Nous frissonnâmes sous la hauteur des arbres. Nous ne cessions pas d’admirer le prodige de leurs troncs énormes au-dessus de nous, si petits.

Des jours s’écoulèrent. Nous comptions les heures par la courbe du soleil. Six fois il s’était levé dans un ciel clair, fleuri de roses. Aussitôt montait la vie ; le coucou, avec ses petits coups, donnait le signal. Celui-là était le chanteur matinal, posté derrière les portes du jour. Puis le loriot jouait son petit air ; la plainte pâmée des palombes traînait ; le pivert s’ébrouait avec un hennissement de poulain ; l’aigre clameur des geais graillait ; et nous reconnaissions aussi le foret strident de la pie et le rauque coup de rabot des corneilles. Nous inventâmes des noms pour les distinguer l’un de l’autre et quelques-uns nous charmaient, les autres stimulaient en nous le goût de la chasse et du combat.

En nous glissant dans le vallon vert, nous allions regarder les chevreuils boire à la mare. Par petits bonds ils remontaient les pentes et à notre tour nous descendions vers la source pour y boire et y tremper nos pieds. Je ne pensais plus au meurtre ; ils étaient semblables à nous, d’âme douce et confiante, dans la paix de la nature. Ils s’habituèrent à nos visages ; nous pouvions les approcher à une petite distance ; leurs frais yeux lumineux nous suivaient et n’étaient plus inquiets.

L’heure de la faim me relançait vers les hauts feuillages. La chair du ramier nous était précieuse, d’un fumet moins âcre que la pie et le geai. L’instinct m’enseigna comment, en tordant mon lambeau de veste et en le jetant à mesure devant moi le long de l’arbre, je pouvais sûrement me hisser jusqu’aux nids. Ouah ! Ouah ! criait-elle. Ensuite le feu s’allumait, nous mangions innocemment de la vie ailée. Je n’osais pas encore toucher aux autres êtres du bois. Et c’était le mois d’amour ; des gouttes de sève pleuvaient des feuilles ; aux écorces se coagulait la sueur chaude des résines. Quelques essences suintaient une gomme poivrée qui brûlait nos lèvres ; le cœur des chênes, nourri de sang vierge, sonnait comme un tambour. Cependant nous ignorions encore l’émoi de notre chair ; nous ne nous étions pas aperçus d’un sexe différent.