Vers la dixième nuit, la lune changea. Une fine pluie mouilla notre réveil ; elle grésillait sur les mousses, elle ruisselait des feuillages avec une musique claire qui d’abord nous amusa. Le coucou, ce matin-là, sonna d’une voix enrouée et nous n’entendîmes plus les oiseaux joyeux du bois. Seuls les geais et les corneilles continuaient à se quereller durement dans le silence attristé. Vers le midi, la pluie s’épaissit : son bruit sourd et continu ressembla à la marche lointaine d’une foule. Toutes les autres rumeurs s’étaient étouffées. Un air pesant et gris étamait le jour. Comme les oiseaux, nous avions perdu la gaîté.

Nous dûmes varier nos stations sous les chênes ; l’ondée à mesure visitait nos abris. Alors la nécessité me rendit industrieux. J’allai dans le taillis couper les branches les plus droites. Je les juxtaposai, les serrant ensemble avec des brins de coudrier. Ce clayonnage nous procura un simulacre de toit ; je le fixai sur deux piquets en lui gardant une déclivité pour l’écoulement de l’eau. De menues branches tressées ensuite formèrent les parois. Comme le froid nous avait pris, j’allumai un feu de brindilles près de la hutte. Nous eûmes ainsi au cœur du bois un campement, comme les fondations d’une jeune cité. Et il plut de l’aube à la nuit pendant cinq jours.

Les arbres, sous la grande pluie féconde, se lustrèrent d’un vert ample et riche. Des germes s’épanouirent, une grâce frileuse de petites corolles pâles étoila les couches profondes. Les aromes aussi plus subtilement montaient des terreaux drainés. Un matin les oiseaux se remirent à chanter. Des jours de clarté fraîche dorèrent les feuillages. Nous quittâmes notre hutte ; nous marchâmes longtemps à travers le bois.

Un soir elle me dit :

— Pense donc à cela. Mama quelquefois me prenait dans ses genoux et m’embrassait.

Moi, croyant qu’elle regrettait l’autre vie, j’eus le cœur serré de dépit.

— Eh bien, lui dis-je, si tu veux, nous retournerons à la ville. Tu iras retrouver cette Mama.

Ma voix tremblait : je l’aurais battue si elle avait dit oui.

— Non, fit-elle, ce n’est pas ce que tu crois, Petit Vieux. Mama toujours revenait avec des hommes. Quand elle était soûle, il n’y avait plus rien de bon à attendre d’elle, mais ensuite elle redevenait très tendre ; elle pleurait en me demandant pardon. Si seulement tu voulais un peu caresser mes cheveux comme elle faisait !

Je ne pensais pas qu’elle m’aurait demandé cette chose un jour. Elle s’était pelotonnée contre moi et maintenant elle prenait mes mains, elle les appuyait doucement à son front.