— Oh ! c’est si bon, tes mains, Petit Vieux !

Je me prêtai un peu de temps à ce jeu et puis je m’en allai par le bois. Je n’étais pas fâché, c’était quelque chose de singulier en moi que je ne connaissais pas. Quand je revins, elle dormait tranquillement, les bras croisés sur sa poitrine.

Une autre fois, nous étions partis au matin. Nous allions la main dans la main en balançant nos bras. Des pensées sourdes m’agitaient et je lui dis :

— Pense un peu à ceci. Il y a des hommes qui travaillent aux champs. Ils retournent la terre, ils sèment le blé. Ils vont avec les bœufs et les chevaux. Ceux-là valent mieux que moi et toi.

Elle fronça le sourcil et cria :

— Ils ne sont pas libres comme nous !

Oh ! elle disait là une chose vraie et cependant je ne pouvais lui donner raison. L’insecte, l’arbre et la source travaillent à leur manière ; ils accomplissent une œuvre nécessaire comme le laboureur et le semeur. Moi j’avais des bras et des mains et ils m’étaient inutiles. Ainsi la loi reparut, la destinée qui voue l’homme au travail ; et je ne raisonnais pas, c’était un instinct confus qui me donnait le regret d’une chose que j’aurais pu faire. Un cœur de petit pauvre est plus près de l’humanité que les autres.

Je marchais donc à côté de Frilotte sans rien dire, remué par des choses sans mots, tandis qu’elle follement riait et dansait sous les arbres. Tout à coup je m’arrêtai et criai sauvagement :

— Ils mangent du pain, ceux qui travaillent !

Voilà, les idées s’étaient nouées et maintenant elles éclataient dans ce cri qui était celui des races, le vœu même de la vie. Oui, ceux-là ensemençaient la terre ; le seigle et le froment levaient de leurs sueurs, et ensuite ils pétrissaient la claire mouture : le pain les payait de leurs peines.