Elle me regarda toute pâle, les yeux malades.

— Oh ! fit-elle, casser avec les dents une croûte de pain !

Nous aurions donné notre hutte pour être semblables à eux et savourer l’odeur aigre du seigle chaud. Il passa une tristesse sous les arbres, les thyms foulés cessèrent de nous réjouir. Nos salives avaient le goût amer du désir.

C’était un midi de vent d’est, sec et brusque. La faim nous avait fait chercher au loin notre pâture ; les nids commençaient à nous manquer. Bientôt les taillis se clairsemèrent ; il n’y eut plus que des hêtres ; leur colonnade montait et s’abaissait sur des pentes.

— Oh ! dit-elle, serait-ce enfin la limite de ce bois ?

Nous n’osions nous regarder ; toute la joie libre de notre vie fut oubliée ; il n’exista plus que l’angoisse de l’inconnu du monde qui était par delà les hêtres. Maintenant soufflait vers nous une senteur âcre de vase et de houille. Je reconnus l’odeur de la brique cuite : elle demeurait aux bâtisses fraîches, aux maisons en construction où si souvent, dans le sable et le mortier, avaient gîté mes rudes nuits d’hiver.

— Crois-moi, dis-je, n’allons pas plus loin. Il y avait aussi cette odeur à la ville.

Elle se lança sans m’entendre et à mon tour je me mis à courir, poussé par une force. Bientôt une fumée bleuâtre nous enveloppa de flocons légers. Des arbres dardèrent en fûts d’or des lisières brumeuses. Une plaine immense s’étendit. Avec un étonnement muet, nous regardions près des fours ardents, les paillotes d’un campement de briquetiers.

Le soleil plombait droit, c’était midi. Des hommes dormaient, presque nus, le ventre à plat contre l’aire. Quelques-uns, accroupis sur les reins, taillaient avec le couteau de larges quartiers de pain et les portaient à leurs dents.

Ceux-là continuellement remuaient leurs mâchoires comme des meules. Ils fermaient à demi les yeux dans la joie de savourer la lourde miche parfumée. Il nous parut qu’un long temps de notre vie s’était écoulé depuis que nous avions cessé de voir des êtres faits à notre image. Des femmes ensuite sortirent des huttes et apportèrent des jarres pleines d’un breuvage noir. Il y avait aussi des enfants ; les plus jeunes déjà aidaient au travail commun : la glaise gluait à leurs peaux et ils avaient les pieds agiles des chevreuils sous bois. Ensemble ils étaient la tribu des pétrisseurs de glèbes qui rase les campagnes et va devant le pas prochain des bâtisseurs de villes.