Il a été tiré à part dix exemplaires sur papier de Hollande numérotés à la presse.
AU CŒUR FRAIS
DE LA FORÊT
Je ne savais pas exactement quel âge j’avais : personne ne m’avait appris à compter les années ; et elle-même ne parvenait pas à dépasser le chiffre dix quand on lui demandait le sien.
Je lui dis donc : « Quel âge as-tu ? » C’était la première fois. Elle me répondit comme à tout le monde :
— J’ai dix ans.
La terre, pour elle, avait dix ans comme sa propre vie et la vie de toutes les choses autour d’elle. Une mère n’avait pas marqué sur le mur par de petites lignes le degré de sa croissance en comptant : Un, trois, cinq, sept, et ainsi de suite jusqu’à l’âge qu’elle avait maintenant. Il n’y avait à l’horizon de ses jours que d’horribles visages de misère et personne ne lui avait donné le nom familial.
Elle me dit : « Dix ans » ; et je me mis à rire, car moi, du moins, je pouvais compter jusqu’à cent. Il m’était arrivé de posséder cent cerises ou cent noix, au temps de mes maraudes dans les vergers. Ensuite, toujours il était venu un homme armé d’une fourche ou un gros chien qui m’avait mis en fuite.
Je l’appuyai contre le tronc d’un arbre et avec une pierre tranchante, je marquai l’endroit qu’atteignait la plus grande hauteur de sa tête. Puis je lui passai la pierre et à mon tour je me plaçai contre l’arbre en lui disant :
— Fais pour moi une marque dans l’écorce comme je l’ai fait pour toi.
Alors seulement je me retournai et je vis qu’elle était plus petite que moi de près d’une main. J’étais content qu’il y eût entre nous cette différence.