— Vois, lui dis-je, tu ne vas que jusque-là et moi j’atteins presque à cette branche. Je suis aussi plus fort que toi, j’ai des doigts plus durs. Je suis donc ton aîné de plusieurs années.

Et nous nous parlions comme un frère et une sœur. Elle me regarda de côté avec ses yeux gris, des yeux de petit animal défiant.

— Si c’est pour me battre comme les autres que tu parles ainsi, fit-elle, j’aurais préféré ne pas aller avec toi contre l’arbre.

Encore une fois je me mis à rire, je riais sans méchanceté.

— Mais non, petite fille, ce n’est pas pour ce que tu crois. Puisque je suis le plus grand, c’est moi qui les battrai quand ils viendront.

Les autres jamais ne lui avaient parlé aussi doucement. Son regard s’éclaira à travers l’emmêlement de ses cheveux couleur de lin roui. Elle vint plus près de moi et me dit :

— Oh ! tu ferais cela ?

Personne non plus ne m’avait parlé avant ce temps avec cette confiance. Une onde passa, une chose inconnue et grave comme quand le matin descend sur la plaine ; et je ne disais rien, je n’aurais pu trouver de mot pour exprimer le sentiment étrange qui tout à coup liait ma force à sa faiblesse. Je remuai seulement la tête à petites fois un peu de temps, répondant ainsi à sa question ; et c’était elle à présent qui riait. J’ignorais ce qui la faisait rire.

— Ecoute, fit-elle en fouillant dans la poche de sa jupe, si tu as faim, partage avec moi cette tranche de pain. Je l’ai trouvée à la porte d’une maison, là-bas.

Elle me montrait avec le doigt la ville au loin. Je ne sais pas comment, ce matin-là, presque en même temps que moi, elle était descendue vers la campagne, si bien que nous nous étions trouvés l’un près de l’autre sous le vieil arbre. Il n’y avait pas encore de cerises dans les vergers ; le fruit à peine commençait à se nouer ; c’était le temps de l’année où la nature et nous semblions avoir le même âge d’enfance.