Nous nous assîmes au pied de l’arbre ; elle m’avait attiré par la main et maintenant elle rompait la tranche de pain : elle m’en donna la moitié. Ce fut la première cène, comme une petite Pâque des pauvres qui n’ont rien et qui se donnent tout. Nous enfonçâmes donc nos dents dans cette miche qui autrefois avait été une mousse légère et fraîche et que nous dûmes casser comme un caillou. Il nous vint ainsi avec les restes dédaignés d’une desserte, un festin. Nous étions comme des moineaux de la ville picorant dans un tas la joyeuse provende du hasard. Quand il n’y eut plus que quelques miettes au creux de sa jupe, elle les roula dans sa main et me dit :

— Prends encore ceci, puisque tu es le plus grand.

Mais moi, déjà, je pensais qu’en raison de ma taille, il était juste qu’à mon tour je lui offrisse quelque chose. Mes yeux tournèrent dans la plaine ; elle était sèche et nue ; des monceaux de gravats et d’escarbilles la boursouflaient de petits dômes ; à une assez grande distance un chien famélique rongeait un os qu’il serrait entre ses pattes. Lui aussi était semblable à nous ; il n’éprouvait pas de dégoût pour le résidu misérable qui apaisait sa faim.

— Vois-tu, dis-je à cette fille, il nous faut aller plus loin. Là où nous verrons des mouches, il y aura sûrement de quoi manger.

Nous longeâmes des décombres ; un nuage crayeux se levait de nos pas ; elle n’avait aux pieds qu’un lambeau d’espadrilles ; quelquefois elle se détournait pour ne point se blesser aux tessons de bouteilles. Moi, j’allais sur mes plantaires ; il y avait près d’une semaine que mes dernières bribes de semelles s’étaient détachées : c’était une vieille couple de bottines dépariées ayant chaussé, l’une un pied délicat de femme, l’autre, les orteils puissants d’un roulier. Avec ménagement je les avais portées pendant une partie de l’hiver. Nous marchâmes ainsi près d’une heure ; et à la fin il passa de grosses mouches dorées ; toutes se dirigeaient d’un vol alerte vers les zones cultivées. Il y avait longtemps que la ville avait disparu derrière nous.

D’abord nous avions cessé de voir l’arbre sous lequel nous avions rompu le pain et puis à leur tour les hautes cheminées s’enfoncèrent dans le brouillard des fumées. Maintenant nous avions la sensation d’être plus libres, comme si un poids nous eût été enlevé des épaules. Là où nous allions, la terre était à nous et il n’y avait plus que nous deux sur la terre. Cependant les paroles nous manquaient pour exprimer ce sentiment ou un autre ; et nous ne savions pas si ce que nous ressentions était de la joie. Nous n’aurions pu dire non plus de quelles peines avant ce moment nous avions été tristes. Elle avait apparu dans cette banlieue pelée, avec ses cheveux roux et ses petites jambes maigres sous son loqueton de jupe ; elle était venue vers l’arbre ; nous ne nous connaissions pas et nous nous étions reconnus ; moi aussi, en la voyant, j’avais fait un pas vers le vieil arbre solitaire. Il n’y en avait point d’autre à une grande distance : il avait poussé dans ces confins hasardeux comme un pauvre, comme un ancêtre qui a vu mourir autour de lui les arbres d’une forêt et leur survit. Nous avions levé comme lui dans un désert d’hommes. Il était selon l’ordre que nous nous rencontrions un jour, elle et moi, sous son feuillage, reverdi par le printemps.

Vieil arbre à jamais inoublié ! la grêle et les rafales t’avaient battu tout l’hiver et à présent tu avais une jeune chevelure de soleil. Tu étendis de l’ombre sur notre chemin de petits enfants errants, toi qui n’avais nulle ombre amie sur ton écorce. Oh ! elle était venue si pâle, si lasse avec sa petite mine crispée, avec la fièvre de son petit corps qui n’avait pas été veillé par une mère ! Elle et moi étions malades de la grande ville fumeuse et cependant nous ignorions de quoi l’un et l’autre nous étions malades. Nous avions un estomac et un cœur comme les autres hommes : nous n’avions jamais ri et nous avions toujours eu faim. Maintenant cette petite frappait fortement la terre avec ses talons comme si déjà le monde lui appartenait. Elle avait, en balançant son petit jupon gras de boue et de suie, un rythme léger de danse. Et elle riait, oui, elle riait librement en montrant ses dents aiguës sous sa lèvre haute comme si elle eût mordu dans un pain de joie.

Elle me dit étrangement :

— Est-ce qu’il n’y avait pas là-bas autrefois une ville ? Est-ce qu’il n’y avait pas un garçon et une fille qui un jour s’en allèrent l’un vers l’autre par la campagne ?

A peine la ville s’était effacée à l’horizon et cependant elle parlait de cela comme d’un événement lointain. C’était déjà autour de notre marche à petits bonds par la plaine comme l’air en désuétude sur lequel se chante une antique légende. Il y avait si longtemps que la ville n’était plus derrière nous, si longtemps que nous ne savions plus qui étaient ce jeune garçon et cette petite fille ! Et à présent nous avancions dans une terre verte et riche. Une armée de mouches était nos ambassadeurs comme quand il vient un roi et une reine. Elles allaient par grands vols ; des oiseaux nous souhaitaient la bienvenue dans notre royaume nouveau.