— Oh ! vois, dis-je, il y a tant d’arbres et on ne sait pas ce qu’il y a derrière !

Elle mouilla son doigt et le tendit dans le vent, puis le porta à sa bouche.

— C’est sucré, fit-elle, c’est doux comme le lait.

Ni elle ni moi n’étions jamais allés si loin ; les vergers aux cerises étaient de l’autre côté de la ville. Nos pieds légers coururent, laissant dans la poussière des milliers d’empreintes, comme les pas d’un peuple venu à la file avant nous dans cette contrée de hauts feuillages. Et enfin nous foulâmes les prés de velours ; un ruisseau sinua ; je n’eus qu’à me pencher pour cueillir à poignées un cresson gras et poivré. Elle vint s’asseoir auprès de moi ; elle défit les cordes qui retenaient les espadrilles à ses orteils ; et ensuite, avec un frisson de plaisir, elle laissa couler ses pieds au fil de l’eau. Quelquefois, en riant, j’agitais avec mes talons le courant : des remous bouillonnaient, brouillant le reflet de ses jambes.

Comme nous restions penchés sur le ruisseau, une grande clarté monta du fond de cette onde limpide ; et nous reconnûmes nos visages. Il nous parut alors que nous nous voyions pour la première fois.

— Tu es bien plus beau que je ne croyais, fit-elle.

Et je lui dis :

— Tu as tout le ciel dans tes cheveux.

Nous n’étions pourtant que de pauvres petites vies de carrefour, sœurs des laborieux chiens errants. Mais voilà, nous avions jusqu’alors trempé nos pieds dans la bourbe fétide des rigoles, gueusant à la limite des mornes faubourgs peuplés de logis délabrés et pustuleux. Tous nos jours avaient été des dimanches sans messe dans une paroisse de crimes et de misère, habitée par de lamentables foules aux bouches puant le juron et l’alcool. Et maintenant nous respirions librement sous le grand ciel sans limites, loin des hommes. Un flot bleu lavait nos pieds frais ; nous n’avions pas encore goûté la douceur d’une telle trêve.

Ah ! il y avait tant d’années déjà que nous étions en marche ! Il nous semblait que nous avions toujours marché avec nos pieds las d’enfants et aucun de nous ne savait d’où il venait : une main nous avait poussés et ensuite nous ne nous étions plus arrêtés. C’est pourquoi, sentant sous nous la terre molle et fraîche, nous demeurions émerveillés et heureux. Nous étions dans l’espace bleu un autre garçon et une autre fille qui ne connaissaient pas encore la joie du monde ; et avant ce temps non plus nous n’avions pas connu la couleur du ciel.