Nous marchâmes ainsi jusqu’à la tombée du jour. Et puis des fumées volèrent, l’odeur des feux de bois nous arriva du hameau. Toutes les portes étaient ouvertes. Des femmes avec des nourrissons dans les bras s’avançaient et embrassaient les hommes.

C’était là, aux confins de la lande, une centaine de maisons badigeonnées au lait de chaux, parmi des emblavures et des vergers. Des fils, des pères en étaient sortis au temps de l’exode : et maintenant les barrières étaient levées, chacun rentrait dans les maisons où des petits étaient nés, où des vieux avaient été cloués dans leur bière. La mort et la vie avaient passé pendant leur absence et à leur tour ils arrivaient, maigres et errenés, ayant gagné le pain de l’hiver.

Le Père poussa une porte et dit :

— Voici. Toi et Iule à présent vous vivrez dans cette maison avec nos enfants et nous-mêmes.

Nos pieds enfin goûtèrent la fraîcheur du carreau, après la longue marche harassée. La nappe de serge fut tendue, les étains résonnèrent ; une garbure épaisse fuma sous la lampe claire. Aux siestes brèves du campement, nous n’avions pas connu un si grave et si naturel plaisir.

Des voisins, de coriaces campagnards, de menues commères entrèrent, se pressèrent près de l’âtre. Ceux-là étaient loquaces : ils dirent les humbles fastes, les obscures destinées. L’histoire du hameau, tandis qu’au désert là-bas les autres peinaient, se déroula, la moisson, les labours, les semailles. Le charron avait remis un toit de tuiles à sa maison ; la femme du messager avait eu deux jumeaux ; des jeunes gens avaient échangé les promesses.

Quelle chose nouvelle pour Iule et pour moi ! A la ville comme à la forêt, nous avions vécu en sauvages, ignorant les solidarités. Et voilà, ce hameau nous révélait le rudiment de la cité selon la vraie vie, chacun bêchant et ensemençant pour soi, mais tous associés de peine et d’intérêts, avec une communion de misère et de courage.

Iule écoutait, bouche bée, avertie soudain qu’il existait des âmes simples, différentes des haineux et sournois maraîchers peuplant l’abord des villes. Ah ! nous les connaissions bien, ceux-là, embusqués derrière la haie avec leurs chiens et leurs fourches, donnant la chasse aux petits pillards affamés qui maraudaient un navet à la limite de leur champ ! La famille, la collectivité sociale vaguement s’éveillèrent, eurent un sens. Au campement déjà, dans les parlotes des soirs, on nous avait dit qu’il n’y avait pas de pauvres au hameau. Personne n’était riche, mais tout le monde travaillait ; le pain jamais ne manquait à la faim des petits.

La tribu reprit racine. Les ouvriers roux du feu furent, aux grasses matrices de la terre, un autre peuple redevenu laboureur. Des bêches fouissaient les courtils ; les champs s’emplirent de brusques silhouettes qui traînaient la herse. On rentra les derniers fruits pour les réserves de l’hiver ; je montai au verger cueillir la pomme pourprée d’automne. Iule avec prudence rassemblait la récolte dans les bannes. Quelle joie de palper et de croquer librement les belles pulpes vermeilles qui, autrefois, par delà les clos murés, excitaient si cruellement nos convoitises ! Nos mains et nos habits étaient parfumés de sève verte. Nous vivions là dans l’abondance des biens de la terre, au cœur inépuisable des fructifications.

— Vois un peu, Petit Vieux, disait Iule, une fois tu es venu dans la plaine avec moi. A présent nous avons un verger et une maison. Nous mangeons du bon pain frais. Si cependant toi et moi n’étions pas allés vers l’arbre, cela ne serait jamais arrivé.