Avec son front court, elle exprimait là une idée juste de destinée ; nous ne pouvions encore la comprendre et néanmoins elle remuait quelque chose de profond en nous. C’était comme une main qui était sortie d’un nuage et nous avait menés vers la vie.

Les pommiers se dénudèrent : nous rentrâmes les dernières cueillettes ; d’humbles richesses s’accumulèrent aux greniers. Les maisons ressemblèrent à de petites arches combles qui tranquillement attendaient l’hiver. Iule maintenant trempait la soupe, aidait l’aïeule à enfourner le pain. Ses mains sentirent l’oignon, le poireau, les bonnes herbes qui parfument le repas. On lui confiait aussi la vache ; elle sut manier les aiguilles d’un tricot, et en tricotant, elle menait la bête pâturer au long de la route. Moi, avec les hommes, un jour je partis couper les osiers, dans la région des marais.

Je connus l’alternance des travaux qui partageaient ces humbles existences. Le printemps venu, le hameau partait cuire la brique aux confins des villes. Il ne restait aux maisons que les vieillards, les jeunes mères et les infirmes. Ceux-là prenaient soin de la vache, du mouton et du porc ; ils entretenaient l’habitation et le courtil ; ils regardaient l’épeautre, le seigle et la pomme de terre pousser au soleil de l’été, dans l’étendue solitaire. On s’entendait ensuite pour faire ensemble la moisson. Au retour, la grange était remplie : activement, silencieusement la maison s’était préparée à recevoir la tribu revenue de l’exil. Et puis arrivait l’hiver : avec des gestes souples on courbait l’osier, on maillait les corbeilles et les paniers. L’ardent briquetier de l’été, le hâtif ouvrier des derniers labours devenait le vannier aux mains agiles, derrière les vitres étamées par le givre.

Le fléau battit sous l’auvent des granges. Je portais le grain au moulin ; j’en poussais devant moi une pleine brouettée. J’avais de bons moments parmi les fariniers aux masques blancs, dans la maison pâle où neigeait la farine. Le ronflement des ailes virant sur leurs axes me rappelait avec douceur le tonnerre sourd des ponts par-dessus mes sommeils blottis aux nervures du fer.

Le petit pauvre est observateur : il saisit les analogies. Sa tête travaille comme le moulin broie la pulpe grasse du grain. Au coup de vent du hasard, elle aussi, dans l’immense aventure quotidienne de la vie, fait sa farine de tout ce qui passe à sa trémie. Moi, je regardais le geste lent des fariniers sous les hautes solives poudrées déverser aux conduits le sac de grain, arrêter ou mettre en mouvement le taquet. Ils étaient silencieux et patients, comme tous ceux qui s’aident des forces de la nature. Quand le vent cessait de souffler, le moulin chômait ; et en sifflant doucement des airs mélancoliques, ils attendaient que le vent reprît. Je sifflais comme eux.

Ma vie se haussa. J’éprouvai le sentiment que moi aussi, en rapportant le grain moulu à la maison, je faisais une chose utile. Le moulin moud le blé et ensuite, au creux de la maie, des poings activement pétrissent la farine. J’étais l’intermédiaire entre la maie et le moulin. Quand enfin le pain levait, j’avais la conscience d’avoir pris ma part de l’œuvre. C’était une chaleur de joie et d’orgueil, comme de faire le bien et de mériter la vie. A présent que la réflexion m’est venue, j’admire quelles forces secourables, quelles réserves de courage et de sagesse reposent au fond de l’être le plus dénué. Il n’y avait qu’un peu de temps que j’avais cessé d’être un petit vagabond, mêlé aux lamentables épaves que charrie le fleuve fangeux des villes ; et déjà, par la puissance de l’exemple, aux approches d’une humanité simple et cordiale, je sentais en moi les mouvements d’une conscience. Cependant là-bas, torturé par la faim, il aurait pu m’arriver un jour de voler sur le comptoir du boulanger un pain. Tout l’appareil social se fût ébranlé pour me mener au juge. Celui-ci aurait établi sans peine que j’étais un précoce criminel parce que, dans une société hypocrite et lâche, la faim, plus encore que le vol d’un pain, est un attentat à la moralité publique. Moi qui étais un enfant mis bas dans l’ombre d’un porche et à qui personne n’avait appris à travailler, moi qui avais poussé à la vie comme l’ivraie du bord des fossés, je serais devenu, dans les corrosifs dortoirs d’une maison de correction, un être perverti, aux yeux cauteleux, au cœur fermenté de haine et de révolte.

La première neige floconna : les vergers, les toits de feurre et de tuiles sombrèrent dans un silence blanc. L’intimité alors se retira au cœur des maisons, une quiète vie feutrée de silence et d’attente près des bêtes domestiques. L’horloge, au chaud des âtres, scanda les heures actives, le rythme des mains tressant l’osier, les molles et muettes détentes de la veillée au feu des crassets. Tout le hameau, derrière les vitres, façonnait des bannes, des paniers à égoutter le fromage et de délicates corbeilles. On entendait au fond des étables le ruminement pesant des vaches, le barbotement des porcs dans l’auge ; et les routes étaient vides, il n’y avait point d’autre bruit. Toute attache sembla coupée avec le monde du dehors. Cependant au matin un clapotement de sabots d’enfants traînait, filles et garçons en petites bandes, le nez bleu et les mains dans les moufles. C’était la classe du cordonnier Jean. Les sabots un peu de temps méandraient le long des haies et puis heurtaient le seuil d’une porte basse. Nous allions avec les autres. Dans une chambre aux vitres brouillées, un vieil homme, des bésicles au nez, piquait l’alène et tirait le fil avec ses grosses mains noires de poix.

Trois bancs s’alignaient près du poêle de fonte. Il y avait au mur d’antiques images et des livres dans le bahut : ils aidaient le vieil homme à méditer sur les choses de l’univers. Depuis bientôt soixante ans qu’il était au hameau, sa vie se passait à aimer le prochain et à ressemeler le pays, dans cet humble coin du monde. Il n’avait pas eu d’autre ambition, laissant venir à lui les petits enfants, leur enseignant ce qu’à grand effort de cerveau, sans l’aide d’aucun maître, il avait appris lui-même dans ses images et dans ses livres. Mon Dieu ! ses livres ! D’anciens almanachs, des Mathieu Laensberg de l’an quinze aux feuillets déchiquetés et racornis, comme grignotés par les souris, maculés par le coup de pouce mouillé dont il les tournait, jaunis et chinés à l’égal de la peau de ses mains ! Il possédait aussi quelques fragments des Evangiles. Quand il nous parlait de Christ, c’était vraiment comme une figure de lumière qui se levait devant nous, un homme infiniment bon d’aujourd’hui disant de douces paroles.

— Christ est passé ce matin, disait Jean gravement. Il est entré ici, il s’est assis ici, il m’a dit de belles choses que je vais vous dire à mon tour.

Tous ne le croyaient pas, mais moi je regardais la chaise qu’il me montrait du doigt. J’étais sûr que la chose était arrivée comme il disait et que Christ s’était assis sur la chaise. Il me semblait qu’il devait lui ressembler.