Avec le tremblement de ses gros verres sur son nez picoté de trous noirs, il partait de là pour nous expliquer qu’il fallait aimer les autres comme soi-même, partager avec le pauvre sa misère et ne point faire de mal aux bêtes.

Je pense avec émotion au bonhomme Jean. Il ressuscite du passé de ma vie comme un humble saint de village. Si j’arrivai plus tard à démêler le bien du mal, moi le petit vagabond à l’âme obscure, c’est à lui, à la grande lumière qui tombait de ses mains ouvertes que je le dois. Cependant à peine il passa dans ma vie et il ne s’en est jamais allé.

Assis parmi nous, ses mains cordées courant le long des lignes, il nous lisait les textes, nous expliquait les vieux symboles. C’était l’astrologue au chapeau pointu, à la robe constellée de lunes et d’étoiles ; c’étaient les mois et les saisons, les solstices, les équinoxes ; c’étaient les fables, les proverbes et les sentences. Je connus les Jours d’or du calendrier ; les grands Béatifiés m’apparurent des ancêtres, des grands-pères nimbés et glorifiés pour avoir fait leur devoir sur la terre.

Il nous apprenait aussi à épeler et à écrire. D’une grosse écriture à la craie il traçait sur le bahut des lettres qu’ensuite il nous fallait recopier jusqu’à ce que les deux côtés de nos ardoises en fussent remplis. La touche grinçait, mal conduite par les doigts gourds ; tandis que nous nous appliquions à nos jambages, lui un peu de temps s’en allait battre un pan pan à sa table. D’autres fois, en vidant un sac de châtaignes sur le carreau, il nous enseignait l’arithmétique. Deux et deux font quatre et quatre font huit, et quatre fois huit… Qui aurait dit jamais, petite Iule, qu’un jour toi aussi pourrais compter jusqu’à cent ?

Quand le bonhomme disait : « Regardez-moi bien. C’est moi qui suis Dieu et je pousse la terre comme ceci et la lune comme cela, » je croyais véritablement que Dieu était devant moi et me révélait le grand mystère.

La petite école finissait à midi. Alors, comme au matin, les sabots se remettaient à battre le long des haies. Parfois une rixe s’élevait. Les grands fonçaient sur les petits. Iule et moi tapions avec les poings : on la redoutait. Quand nous rentrions, la pomme de terre fumait sur la table. Il y avait là le père et trois de ses fils, assis autour de l’âtre sur des escabeaux bas, avec les outils et les osiers frais. Ils ne s’interrompaient de remuer les mains que pour manger et ensuite travaillaient jusqu’au soir. Iule avait pris goût à ce travail ; j’y étais moins habile qu’elle. Les osiers sous ses doigts précis se déroulaient comme de minces couleuvres. Elle les tordait, les maillait en délicats corbillons. Dans le taciturne hiver de la maison, l’horloge battait d’un pouls lent, la lampe s’allumait, le chaudron à petits bouillons cuisait à la crémaillère.

Cette vie monotone doucement nous engourdissait. L’autre hiver j’avais gelé sous les ponts, Iule une nuit avait manqué ne plus jamais s’éveiller : c’était Mama qui l’avait ramenée à la vie en la couchant près d’elle dans sa chaleur d’amour. Qu’était-elle devenue, celle-là, en sa pauvre vie de misère et d’abjection ? Ah oui ! qu’était devenue la pauvre Mama avec ses vieilles loques bariolées, avec le châle à trous sous lequel, comme une image de la mort galante, elle se pavanait dans le soir impur des rues, chuchotant des invites cajoleuses aux passants ? Elle toussait déjà en ce temps d’un si affreux râle d’alcool et de phtisie !

Oui, ce fut là un heureux temps. Il faut que la maison, l’antique tradition familiale soit bien profondément incrustée au cœur des races pour ressusciter si vite l’instinct de la sociabilité. Comme de libres bêtes farouches, nous avions vécu, aux confins de l’humanité, l’aventure des jours. Et déjà nos fibres se reprenaient à la chaleur vive des contacts.

Une filialité obscure palpita, m’assouplit à la vie commune près de l’ancêtre et de l’aïeule. Iule aussi sembla changée. Elle ne jurait plus par les saints noms. Des mots, des rappels de choses ordurières s’éliminèrent. Ses fonds de nature rusés et sournois furent comme limés à la probité de ce peuple loyal et doux.

Voilà oui, je fus dupe comme tout le monde de sa petite comédie de dissimulation. Je ne savais pas pourquoi quelquefois elle tirait la langue derrière le dos des gens qui étaient là et ensuite étrangement me regardait en riant. Quand je commençai à voir clair en elle, il me parut qu’elle avait instinctivement deux âmes, son âme des dimanches qu’elle passait avec sa belle robe, une âme franche et amusée avec laquelle elle se regardait au miroir et partait entendre la messe au village à une lieue du hameau, et puis l’autre, clandestine et butée, sa petite âme de misère et de vice là-bas dans la ville.