Un jour les arbres bourgeonnèrent et le temps des paniers fut fini. Il vint des oiseaux ; la sève verte monta. On prépara la terre pour les semis. Toutes les maisons étaient vides et Iule commença à me reparler de la forêt. Moi, je l’écoutai distraitement d’abord. Ma vie était plutôt avec ces hommes qui se courbaient dans la campagne rose. La petite classe avait pris fin avec la neige et l’hiver. Les sabots ne cognaient plus à la porte du doux maître ingénu : par les chemins verts ils partaient pour une autre école très loin où un vrai maître enseignait d’après les principes. Le dernier jour, Jean gravement avait pris un de ses antiques almanachs et me l’avait mis dans les mains, disant :

— Toi, tu n’es pas comme les autres. Je lis des choses dans tes yeux. Si un jour tu es malheureux ou si tu as besoin d’un conseil, ouvre le livre, tu y trouveras la bonne leçon.

Ce fut pour moi comme un legs de vie, comme un don religieux ; le livre palpita près de ma chair sous ma chemise.

Un matin de ciel couvert, les portes battirent : c’était le lundi de la semaine de Pâques. Les hommes, chargés de pelles et de bissacs, partirent comme ils étaient revenus. Tous les ans, au même jour, pluie ou soleil, on émigrait avec les hardes en tas dans les brouettes. Le Père allait devant et les fils suivaient. Les femmes ensuite arrivaient, trouvaient le campement installé. Quelques vieilles gens demeuraient seules dans les maisons pour les semailles et les berceaux. Nous traversâmes les villages ; sur les seuils, comme au temps du retour, des enfants mangeaient du pain beurré ; et les haies verdoyaient. J’avais un couteau, de bonnes chaussures, un bâton à la main. Je me sentais un homme et toute la vie devant moi.

Iule, dans le soir, eut des yeux étranges.

— Pense donc, Petit Vieux, fit-elle, si la petite maison était toujours là ?

Mon cœur battit fortement ; tout le bois vert passa. O Iule ! la petite hutte sous la jeune pousse des feuilles ! Le vent comme le souffle d’une bouche endormie ! La pluie comme des pas légers qui s’approchent ! Je n’étais plus avec les hommes. Elle se mit à rire et chuchota dans mon cou :

— La maison pense à nous comme nous pensons à elle, Petit Vieux.

Elle ne dit pas autre chose, et moi, voyant ses yeux rusés, je tremblai comme si déjà elle m’avait pris par la main et me menait vers la hutte. Si j’avais fait un pas vers le bois, peut-être je ne serais plus jamais revenu. Je secouai la tête.

— Vois-tu, Iule, il y a eu les pluies et les neiges.