Et ensuite je fus devant elle, la bouche vide de paroles. Je n’osais plus aller au bout de ma pensée.

Tout de suite la vie du campement reprit, elle sembla avoir été interrompue la veille seulement. Les paillassons au dos des hommes coururent brandis, debout comme des tentes en marche. Les feux de bois fumerolèrent sous la marmite. A coups de talons nus, Iule et moi arpentâmes l’aire où une pauvre herbe maigre comme le poil d’une bête galeuse par places avait repoussé. Maintenant l’équipe avec ses huttes s’avançait aux terres vierges. L’ancienne dévastation du désert demeura derrière nous. On défonça des champs encore verts, gras de la sève des récentes cultures. Le Père lui-même avec les maîtres du fonds en avait fixé les limites. Voilà bientôt trente ans qu’un matin il était venu pour la première fois et chaque année la campagne reculait, entamée par les brèches, mangée par la cuisson des fours tandis qu’à l’opposé, dans l’horizon déchiqueté, la bâtisse comme une armée toujours plus loin avançait.

La forêt, de toute sa masse légère et reverdie, maintenant était là, dans les jeunes pluies d’avril. Iule quelquefois rôdait autour de moi, me regardait avec des yeux sournois. Quand le soir tombait, elle disparaissait dans le bois. Une fois, je la guettai. La petite ombre, dans la nuit des arbres, ardemment fouissait sous les mousses, à la base d’un chêne. Mon souffle haleta : elle me vit près d’elle et aussitôt, d’un cri de colère, elle se laissa tomber, s’aplatit toute raide sur le trou qu’elle creusait. J’étais très doux et cauteleux. Elle se rassura ; elle riait avec des yeux dissimulés et hardis :

— Petit Vieux, tu ne le diras à personne ?

— Non.

— Eh bien, j’ai trouvé quelque chose et l’ai caché là. Vois !

Elle gratta dans le trou et en retira une petite boîte où il y avait une boucle d’oreille.

— Iule, tu mens ! m’écriai-je. Tu as volé cette boucle à la vieille femme.

Je marchai sur elle et voulus lui arracher la boîte ; mais elle la tenait dans sa main crispée, ses ongles me griffaient le visage.

— Donne-la moi, donne-la moi ! criais-je toujours.