La Mère était dans la cabane avec les hommes : c’était la fin d’une journée de travail. Personne ne s’aperçut que je tenais quelque chose dans les mains. J’étais venu avec le ferme propos de rendre la boucle à la vieille femme, et maintenant j’étais là, bouche close, éprouvant à mon tour une joie singulière à tenir ce petit trésor entre mes doigts. Je pensais : puisqu’elle ne sait rien, il vaut autant garder cela pour moi seul. Dans le fond de la chambre était l’appentis où couchaient les deux vieux ; je savais que le coffre était près de la porte. Les hommes maintenant, avec des gestes lourds de sommeil, se dirigeaient vers les lits. Je me coulai jusqu’à la porte. Je me disais qu’une fois dans l’appentis, j’ouvrirais très vite le coffre et y jetterais la boucle. Mais la Mère me dit :

— Où vas-tu par là, Petit Vieux ?

J’aurais pu lui répondre que je devais pénétrer dans l’appentis pour une chose qui ne la concernait pas ou bien lui remettre simplement la boucle en lui disant : « Voilà, Iule l’avait prise et je la reporte dans le coffre. » Mais tout à coup je songeai que si je le disais ainsi, il y aurait dans la maison une grande colère contre Iule. J’étais là devant la porte, les yeux bas, ne sachant quelle histoire imaginer. Et puis encore une fois je sentis le charme étrange de l’or à mes doigts. Mes dents se serrèrent ; je n’aurais pu en tirer un son. Ce sera pour demain, pensai-je, quand personne ne sera plus dans la maison. Iule en ce moment rentra ; j’entendis le battement de ses petits pieds nus, près de moi. D’un souffle dans mon cou, elle me demanda :

— L’as-tu vraiment jetée au fond du coffre ?

Et je lui dis :

— Je l’ai fait.

Cependant je tenais toujours la boucle dans mes mains.

Le lendemain je passai la journée à tremper les argiles. Iule ne travaillait jamais loin de moi : elle allait et venait avec l’eau de la tine. De la rancune couvait dans son œil oblique. A plusieurs reprises elle me demanda si c’était vraiment vrai que j’eusse remis la boucle dans le coffre. Je remuais simplement la tête sans dire ni oui ni non. Il n’y avait pas la moindre honnêteté en tout cela ; je n’éprouvais plus le même sentiment de bonne conscience que la veille. Elle, du moins, avait cédé à l’instinct, au plaisir naturel de dérober un bijou pour s’en parer. Les mains du pauvre sont tentaculaires ; mais moi, en différant de restituer la boucle d’or, je paraissais me donner le temps d’user les mouvements de ma probité.

Iule, pendant le repos du midi, vint se coucher près de moi. Elle tenait ses pieds dans ses mains, ce qui était chez elle le signe de la réflexion, et elle me regardait franchement.

— C’est que, vois-tu, Petit Vieux, me dit-elle, si tu ne l’avais pas fait, cette boucle serait maintenant à toi. Jamais je ne te l’aurais redemandée.