— Petit Vieux ! fit-elle comme la première fois qu’elle vint avec moi sous les arbres, je n’en peux plus. Mets-toi là, je coucherai ma tête sur ton épaule.

Il y avait si longtemps que nous n’avions plus dormi ainsi. Iule, avec sa vie contre ma vie, redevint la petite enfant confiante qui avait laissé derrière elle la ville pour me suivre. Nous ne fûmes plus qu’une même destinée dans la molle nuit claire du bois, comme si jamais aucun homme encore ne nous avait dit : « Toi tu es un garçon et toi une fille. » Je tenais sa tête lourde dans mon bras.

Nous nous éveillâmes avec du ciel bleu dans les yeux, et comme la veille elle tira le pain du sac, elle en fit deux parts ; et la plus grande fut pour moi. Et puis, la main dans la main, nous partîmes à la découverte de la hutte. Mais les branches s’étaient emmêlées sur nos anciens sentiers ; les foulées de nos pas avaient disparu, perdues sous les hautes pousses vertes. Quand midi tomba, Iule comme au matin me donna six pruneaux et elle en prit deux pour elle. Nous ne finissions pas d’écouter le bourdonnement des mouches autour de nous. Parfois elle en attrapait une au vol et doucement elle lui arrachait les ailes. Encore une fois les arbres recommencèrent de palpiter dans le soir ; j’eus sa vie fraîche dans ma poitrine.

— Est-ce que jamais nous ne retrouverons la petite maison verte ? disait-elle.

Et elle s’endormit. Mais le lendemain, ayant marché devant nous, un cri nous vint en même temps. La hutte !

Les brins de frêne que j’avais entremêlés aux branches de chêne maintenant remuaient d’une vie de petites feuilles autour du bois mort. Petite maison primitive, tu avais continué de vivre là comme une part de nous, nous laissant le mal doux de quelque chose qui était comme nos fibres arrachées, demeurées accrochées à une autre vie perdue. Elle avait été faite d’une de nos pensées et elle avait grandi toute seule ; elle s’était, au mystère du bois profond, fleurie de jeune printemps. Quelle surprise inouïe ! Nous faisions le tour de l’humble abri, Iule poussant ses petits cris de bête, moi muet et grave, comme le Petit Vieux dont je portais le nom.

J’étais fier et étonné de l’avoir bâti. Oui, j’étais là, devant la hutte, comme une créature humaine qui, après une longue absence, revoit sa maison. Il ne faut qu’un peu de bonne volonté à l’homme pour s’assurer une demeure et ensuite la nature travaille à la lui conserver. Des mousses duvetaient l’abri, les feuilles s’ombrageaient d’une vie mobile ; le toit seulement, sous le poids des neiges, avait fléchi.

Mon cœur doucement levait, remué par des choses profondes que je n’aurais pu dire. Peut-être c’était la silencieuse action de grâces pour la beauté de la vie et toute l’éternité de la vie qu’il y a dans une branche qui à chaque printemps reverdit. On ne sait pas ce qui se passe au fond d’une âme qui n’a rien appris et qui vit de ses propres puissances. Et Iule non plus n’aurait pu dire pour quelle cause tout à coup, après m’avoir regardé avec sa main dans la mienne, elle la retira et se mit à sangloter, se cachant de moi pour pleurer entre ses doigts.

Un chêne non loin avait une large fissure : il devint notre grenier d’abondance. En sage ménagère, elle y mit nos réserves de pommes et de pruneaux ; et il nous restait un peu de pain. Elle me dit tranquillement :

— C’est encore une fois le temps des nids. Quand nous aurons mangé tout le pain, tu monteras aux arbres et tu prendras les œufs.