Elle parlait là comme une enfant qui a confiance dans la vie.
Je repassai mon couteau sur une pierre et, ayant gagné le cœur du bois, j’en revins avec de grosses branches. Je les assemblai et les liai au moyen de flexibles rameaux. Elles recouvrirent la hutte d’une voûte légère et solide. Tandis que j’achevais ce travail, Iule vint à moi et, appuyant sa main sur mon bras, me dit doucement :
— Entends-tu là-bas chanter l’oiseau ?
Sa voix avait un autre son que chez les hommes. Je ne savais pas de quel oiseau elle me parlait. Mais, étant sorti de la hutte, à mon tour je prêtai l’oreille et alors très loin j’entendis le coucou. Il chanta trois fois et de nouveau ensuite, après un peu de temps, il recommença à chanter. Il sembla nous souhaiter la bienvenue comme au premier jour. Celui-là, parmi les autres oiseaux, était la petite âme bienveillante et solitaire de la forêt. Iule et moi, l’écoutant chanter, nous ne parlions plus ; c’était comme si en nous quelque chose avait remué qui nous était encore inconnu. Et puis il se tut et alors nous nous mîmes à crier coucou ! avec folie.
Mon Dieu ! Cette nuit-là, sous l’abri vert ! Cette nuit où pour la première fois, avec la chaleur de sa vie innocente contre la mienne, il me vint l’angoisse de la savoir autrement faite que moi ! Un feu inconnu me consuma. Je brûlais et mes membres étaient glacés ; je me sentais affreusement triste comme pour une chose survenue qui allait nous changer l’un devers l’autre. Ma main timidement essaya le contour de sa poitrine. Mes doigts avaient des caresses qui auraient voulu lui faire tendrement mal. J’étais comme quelqu’un qui est entré dans un jardin plein de fruits d’or et qui, avec ces beaux fruits dans la main, est dévoré d’une soif qu’il ne peut apaiser. J’aurais fui de peur si subitement elle ne s’était éveillée et ne m’avait regardé dans la nuit. Non, je n’avais pas encore éprouvé une peine aussi âcre. L’aube commença de filtrer à travers les branchages du toit et alors seulement je trouvai le sommeil. Quand j’ouvris les yeux, Iule était penchée sur moi et me lissait les cheveux.
— Tu as crié cette nuit, me dit-elle. Je dormais encore et tes cris m’ont réveillée. Je croyais que tu avais de la peine : tu ne m’as pas répondu. Alors doucement j’ai pris ta tête contre moi.
— Voilà, oui, j’ai rêvé, Iule.
— Oh ! fit-elle, moi aussi j’ai fait un rêve. J’étais près de toi et tu me mordais avec ta bouche. C’était très bon. Tu avais des yeux comme je ne t’en ai jamais vus. Tes mains ne me lâchaient pas : je pleurais et j’avais du bonheur.
En sanglotant, je me mis à crier Iule ! Iule ! et ensuite je ne trouvai plus rien à lui dire. Toute ma peine était revenue et cependant j’étais heureux qu’elle eût souffert à cause de moi. C’était une chose profonde et obscure au fond de ma vie comme si, dans la même minute, nous avions délicieusement saigné d’une pareille blessure fraternelle. Et tendrement Iule, avec des paroles chuchoteuses, me consolait.
— Qu’est-ce que tu as, Petit Vieux ? Je ne t’ai rien fait pourtant. Mais si tu es triste à cause de cette autre chose, tu aurais bien tort, je t’assure. C’était doux comme quand Mama me faisait boire un petit coup de trop. Elle buvait toujours une chose sucrée dont j’ai oublié le nom. Les jours où il était venu des hommes, elle en buvait une bouteille entière ; et cependant il y avait toujours trois ou quatre verres pour moi. Alors tout tournait et j’étais contente. Crois-moi, je voudrais recommencer tout de suite à dormir pour sentir encore cela.