Mais voilà ! j’avais mis les mains sur sa chair comme un voleur. Il me resta un grand trouble. J’allai dans le bois, j’éprouvais le besoin d’être un peu de temps seul avec moi-même. Je marchai donc devant moi en sifflant. Je lui avais dit : « Je monterai aux arbres s’il y a des nids. » Mais à présent je ne pensais plus aux nids. Je me laissai tomber, mon cœur battait entre mes mains et je ne savais pas de quel mal je souffrais ; je savais seulement que Iule était une femme comme cette Mama qui rentrait dans son misérable galetas avec des hommes. Je n’avais jamais songé que je la détesterais un jour à cause de cela. O Iule ! tu n’étais plus la petite sœur sauvage qui courait avec un lambeau de jupe sur les cuisses et dont le sein n’avait pas encore levé. C’était un étrange mélange de peur et d’aversion que tu m’inspirais. Et j’étais là criant et jurant, me roulant sur la mousse avec une chaleur d’entrailles. Si tu étais venue dans ce moment, je t’aurais prise par les cheveux, je t’aurais traînée à terre. Tes pleurs m’auraient fait plaisir.

Et puis tout à coup je cessai de la haïr ; je n’aspirai plus qu’à me retrouver auprès d’elle. Mes fibres se détendirent ; la sèche fureur s’amollit. D’un élan je courus, je fendis les rameaux verts et de loin, avec la bonne fraternité revenue, je l’appelais.

— Iule ! Iule !

La hutte était vide. Mon appel se perdit dans les hautes branches et je n’avais plus de colère. J’étais triste, avec une grande peine lâche, comme si une moitié de ma vie n’était plus là. L’absence se prolongea. Je redoutai une ruse, la mobilité de son cœur furtif et clandestin. Je crois bien que si elle n’était plus revenue, je me serais cassé la tête contre un tronc d’arbre. Je restai longtemps l’oreille tendue, écoutant les rumeurs du bois. Le vent s’était levé, une onde large et sonore qui froissait les cimes et faisait le bruit continu d’un fleuve : il y avait un fleuve qui traversait la ville. Elle fut soudain près de moi dans cette houle verte, sans que je l’eusse entendue venir, et les yeux bas, elle riait. Moi non plus, je n’osais la regarder franchement.

— As-tu trouvé des nids ? dit-elle.

— Il n’y avait pas de nids où j’ai passé.

Elle battit joyeusement des mains.

— Oh ! Petit Vieux, ne dis pas cela. Le bois est plein de nids. Mais voilà, tu t’es couché sous un arbre.

— Eh bien, oui. Il faisait chaud, répondis-je. Toi aussi, Iule, tu as de la mousse dans les cheveux.

Elle regardait par-dessus son épaule vers les arbres, très loin.