— Si tu crois que moi aussi j’ai dormi, fit-elle, ce n’est pas vrai. Ah ! Petit Vieux !
Elle soupira : elle aurait voulu me dire quelque chose et elle se tut. Peut-être elle ne savait pas elle-même ce qu’elle voulait me dire. Et maintenant elle tordait doucement ses mains l’une dans l’autre, d’un geste las d’ennui.
— Je t’assure, dit-elle, je ne sais pas ce que tu as contre moi. Tu n’es plus le même garçon qu’autrefois.
Mon cœur monta ; cependant je ne trouvais rien à lui dire. Elle prit ses cheveux dans ses mains, les déploya et elle riait au travers, disant par moquerie :
— Toi, tu cries la nuit ; et le jour, tu tiens tes dents serrées.
Encore une fois je l’aurais battue, je n’aurais pu dire pourquoi.
Ce soir-là, elle ne me donna que trois pruneaux ; et nous entamâmes la réserve des pommes. Nous avions mangé au matin le dernier morceau de pain. Aucun de nous n’avait d’inquiétudes pour l’avenir. Quelque chose était survenu qui nous tourmentait plus que la faim. L’ombre s’étendit, la nuit remuée des feuilles. Les arbres balançaient comme les navires dans le port. Elle me prit la main et me dit :
— Viens dans la maison. Le vent me fait peur. Je ne l’entendrai plus quand tu m’auras pris la tête dans tes bras.
Elle avait coupé des fougères fraîches ; leur épaisseur mollement recouvrait le sol ; et maintenant, blottie dans ma poitrine, elle riait.
— Oh ! comme ce vent est bon ! Toute la terre tremble et je n’ai plus peur.