Les genoux au menton, tenant les mains en croix entre ses petits seins, presque aussitôt elle s’endormit de son grand sommeil d’enfant. Mais moi, dans la secousse terrible des rafales, je restai longtemps à veiller. Des chocs brusques battaient le toit léger. Une grosse branche craqua, fracassa de petits arbres près de nous. Toute la forêt ronflait comme une meule. Avec la palpitation chaude de cette petite vie de Iule dans mon épaule, j’éprouvais une grande douceur. Le bruit du vent, l’odeur assoupissante des fougères à la fin m’endormirent. Et puis au matin la pluie tomba. Nous nous réveillâmes au tintinement de l’eau ruisselant des hauts feuillages. Le bois était jonché de débris.

Des jours passèrent : le temps cessa d’exister. Je montais aux arbres ; je dérobais des nids. Iule aimait voir l’agonie des petites bêtes sous ses doigts ; il y avait dans sa nature un fond de cruauté tranquille et moi non plus je n’avais pas encore appris à respecter la vie.

C’était la saison d’amour : il volait de petites plumes grises dans l’air et les mères elles-mêmes avec leurs cris nous signalaient la place des couvées. Elle apprit à grimper aux branches ; quelquefois elle m’apportait des œufs frais au goût sauvage. Nous mettions rôtir les petits à des feux de bois que j’allumais en battant le silex. L’eau de la source près de la mare ensuite nous désaltérait. Il nous vint de petites industries : je taillai au couteau des disques ; ils nous servirent d’assiettes. A la pointe de la lame, j’avais gravé des formes de bêtes sur le houx noueux que je brandissais comme un sceptre. J’avais aussi creusé une racine de buis : elle prit le dessin d’une pipe. J’y fumais des feuilles sèches de châtaignier. Iule de son côté tressait des nattes qui recouvrirent le toit et arrêtaient la pluie. Avec des ronces pelées elle façonna des corbeilles pour ses cueillettes.

Il nous arrivait de marcher pendant des jours entiers, poussant devant nous à l’aventure et cassant des branches aux taillis pour retrouver notre chemin. Quand le soir tombait, Iule étendait une couche de fougères et puis au matin nous nous remettions en marche : il nous semblait découvrir le monde. Des essences nouvelles nous furent révélées ; des arbres se pommelaient de fruits inconnus au jus vert délicieux. Nous laissions fondre lentement sur la langue le suc rose des premières fraises. A chaque trouvaille, elle avait son cri. Ouah ! Ouah ! Nous étions les jeunes rois de la silve ; il nous paraissait que jamais nous n’aurions fini d’en faire le tour. Ainsi nous allions, portant sagement nos souliers sur le dos pour en ménager les semelles. Au retour, la petite maison verte vivant au soleil sa vie frémissante de claires feuilles nous causait une joie. Oui, c’était un grand bonheur pour deux rebuts d’humanité comme nous, n’avoir point de maîtres et vivre librement au cœur de la nature.

Un jour, rentrant d’avoir fait ma chasse aux nids, je cherchai en vain Iule. Le midi lourd brûlait. Je pensai qu’elle avait pris le chemin frais de la mare. Et, comme à mon tour je m’approchais, je l’aperçus se baignant derrière les feuillages. Autrefois, avec de l’eau jusqu’au-dessus des genoux, nous étions entrés dans cette grande flaque verte : je n’avais point encore ressenti la peur de son corps. Et à présent elle était là dans sa nudité, comme une petite Eve. Sa chair claire avait la beauté d’une fleur de vie dans le paysage innocent. Elle puisait l’eau au creux de ses mains et la laissait ruisseler entre les pointes de sa gorge ; ou bien elle plongeait sous les lentilles qui duvetaient la mare, demeurait tout un temps perdue au frisson froid du bain.

Dans l’ardent silence, le feuillage s’agita : elle leva la tête, poussa un cri et moi déjà j’avais fui. Avec le mystère de sa vie dans les yeux, je m’enfonçai sous bois. Si elle m’avait appelé, je ne serais pas revenu : j’étais malade d’une peine très douce et farouche, comme si moi-même devant elle j’avais été tout à coup nu. J’aurais voulu vivre longtemps seul au plus profond de l’ombre, regardant bouger toujours la petite tache lumineuse qu’elle faisait dans l’eau. Je ne l’aimais ni ne la détestais ; mais maintenant je savais qu’une chose en moi m’était encore inconnue, une chose terrible et délicieuse qui demandait à vivre du reste de ma vie. L’être nubile et originel tressaillit de se désirer avant de désirer la substance complémentaire. Je me roulai sur le sol, je mordis la terre ; à la douleur de la blessure, je me sentis devenir un homme. Et comme j’étais là, me déchirant avec mes mains, tout à coup le vieil almanach, la leçon du bon maître roula. Je le portais toujours sur moi, comme une petite relique, comme un talisman ; il battait près de mon cœur ; je n’avais passé aucun jour sans épeler ses fables naïves. O monsieur Jean ! monsieur Jean !

Il y avait une histoire surtout, un vieil homme vivant dans un désert, parmi les pierres et les bêtes malfaisantes. Il était venu en ces lieux redoutés à l’âge trouble du sang. Il avait tué, il avait volé, il avait fait le mal de toutes les manières. La bonne conscience tardive enfin avait paru et alors le désert s’était changé en un jardin d’abondance et de joie. Les pierres, arrosées de ses larmes repentantes, avaient fleuri : les tigres et les lions furent d’innocentes ouailles ; et parce que lui-même était revenu à la bonté, toutes choses autour de lui devinrent bonnes à son image. Je l’avais lu cent fois, cet aimable conte, et il me semblait toujours nouveau, avec un sens parabolique et universel. Un petit pauvre contemplatif entend la chanson des oiseaux et il saisit les rapports secrets des choses : il est plus près de la nature et de lui-même. Le doux maître m’avait dit :

— Ne cesse pas de réfléchir à cette histoire du méchant homme au désert. Penses-y surtout quand tu seras sur le point de manquer à ta conscience. Tu verras qu’elle s’applique à tous les hommes et il ne faut que de la bonne volonté pour changer les cailloux en froment et les pires animaux en douces brebis. Un petit livre comme celui-là contient tout le savoir humain : mais le meilleur savoir est encore celui qui nous vient de regarder au fond de nous.

Oui, un simple cordonnier de hameau, avec ses lunettes sur le nez, ainsi me dit la vraie parole. Et à présent, l’écoutant dans ma vie, je savais que moi aussi j’étais un homme vivant au désert parmi les bêtes sauvages.

Cette nuit et les nuits qui suivirent, je pris sa tête dans mes bras, comme elle aimait s’endormir ; et ensuite doucement, quand le sommeil était venu, je la couchais sur les fougères et j’allais dormir dans le bois. Il y avait là pour moi un âcre plaisir comme si, en faisant cela, j’étais un homme qui déjà tient au creux de sa main ses puissances de volonté. Si le vieux au désert ne les avait pas eues, il n’eût pas changé les tigres en brebis. Mais la dixième nuit, le tonnerre gronda, l’horreur fut sur la forêt et Iule me dit :