— Vois un peu, si maintenant j’étais tuée qu’est-ce que tu deviendrais ?
Elle aurait pu dire tout aussi bien le contraire et alors elle n’aurait songé qu’à sa propre vie ; mais avec son cœur tendre, elle prit la mort pour elle et me vit à jamais malheureux. Ce fut une si douce chose de l’entendre ainsi me parler. Oui, pensai-je, cela vaut mieux comme elle dit. Qu’est-ce que je deviendrais tout seul dans la forêt ? Mais aussitôt je criai :
— Ne dis pas cela, petite Iule. Vois, je me mets au-dessus de toi, je te cache avec mon corps. Je t’assure, c’est moi qui mourrai le premier.
Elle s’endormit et moi je veillai tendrement sur cette vie qu’elle m’avait abandonnée en pensée. Elle était comme une petite enfant craintive entre mes mains et j’avais oublié qu’elle avait été nue devant mes yeux. Au matin, tous les oiseaux chantèrent.
Maintenant, quand le vent s’élevait, nous montions aux arbres, je grimpais aux plus hautes ramures. Nous aimions nous balancer au roulis des cimes : il nous en restait la sensation d’une vie d’écureuils et d’oiseaux mêlée aux forces et à l’espace. La tourmente sous nous tournoyait en remous verts. Accrochés étroitement au craquement des branches, nous plongions dans le vide, de la hauteur d’un ciel, et puis de nouveau nous volions, nous étions emportés aux courants. Une horreur délicieuse nous pinçait les nerfs. Elle poussait ses ouah sauvages et moi je riais, dans une folie d’héroïsme. Le vent nous secouait, nous jetait l’un vers l’autre. Quelquefois je guettais le passage de la rafale, je lâchais prise tout à coup, je me lançais les mains en avant dans l’énorme vague furieuse : elle me portait jusqu’à Iule. Et cette musique de la tempête, comme là-bas le ronflement des eaux sous les grands ponts de fer, nous charmait, tous deux soudain immobiles, arcboutés aux nervures du tronc, un peu épouvantés tout de même.
Il nous vint l’idée de passer là nos nuits. Un antique hêtre, d’une sève tourmentée, se bifurquait à mi-hauteur, comme fendu d’un coup de hache. Un chêneau tout près nous aidait à nous hisser jusqu’au fourchon. Je la tirais par les poignets et d’une petite secousse des reins à son tour elle s’enlevait. La vaste nuit onduleuse de la forêt faisait sur nous sa rumeur : nous nous endormions dans des clartés d’étoiles, bercés de souffles légers, comme sur un radeau. Quelle chose profonde montée des races, nous donna le goût de cette vie ailée où à la fois nous goûtions la joie de l’aventure et la sécurité dans le péril ? La substance primaire à notre insu s’agitait dans notre sang revenu à la sauvagerie de l’homme des bois.
Nos provisions depuis longtemps s’étaient épuisées : nous étions forcés constamment de varier nos plans. Il n’y eut plus d’œufs dans les nids : les oisillons avaient pris leur vol. Pour apaiser notre faim, quelquefois, après des guets infinis au bord d’une clairière, j’abattais un lapin, d’une pierre sûrement lancée. Nous devions marcher pendant des heures avant de gagner la région des fraises et des myrtilles. Cependant nous étions bien plus heureux que chez les hommes. Ils nous avaient été secourables et bons ; ils m’avaient appris la vertu du pain honnêtement gagné ; nous avions connu sous leur toit une trêve à la dure existence. Et voilà, la folle sève de nature avait été plus forte.
Une fois je reparlais à Iule de notre ancienne vie au camp : elle se mit à ronger ses ongles et ensuite aigrement elle regretta la boucle d’or. Elle jurait comme une païenne, comme à la ville cette Mama quand les hommes l’avaient mal payée. Petit Vieux ! pensai-je, il vaut mieux désormais garder tes idées pour toi seul. Il n’est pas bon de tout dire aux filles. Cette fois-là donc, comme toutes les fois où il valait mieux pour moi être seul, j’allai fumer ma pipe à une petite distance de la hutte comme un vieil homme ; j’ouvris le vieil almanach et il me sembla que le bonhomme Jean était là, penché sur mon épaule et faisant glisser son gros doigt noir de poils le long des lignes. C’était très doux, un peu émoussé déjà par le temps. J’aurais voulu un soir aller frapper à sa porte.
Notre vie était plutôt une vie de petites bêtes sauvages. Nous passions des heures sans parler. Il m’était poussé des cheveux si longs qu’ils me tombaient en crinière dans le dos. Elle torsait les siens et les piquait d’une épine pour les maintenir à sa nuque. Elle aimait s’attacher des pendeloques de petites fraises aux oreilles. Elle se parait aussi de feuillages : ils l’enveloppaient comme une tunique. Moi, sous mes hardes fil à fil effrangées, j’avais la maigreur d’un loup. Nous aurions fait peur aux petits riches si nous avions été ramenés à la ville. Mais j’avais un couteau et il n’y avait personne pour nous dire que le bois après tout était à quelqu’un.
D’anciens petits mendigots comme nous ont une autre notion de la vie que les enfants qui ont été à l’école. Il nous semblait que nous aurions toujours pu vivre comme cela. Ton père peut-être, Iule, et le mien avaient fait comme nous, ou bien ils étaient morts dans un pays lointain, marchant devant eux, farouches et libres. Ou bien ils avaient fini sur un échafaud. Qui encore aurait pu nous dire de quoi toi et moi étions sortis ? Le vent là-dessus était muet : les petites essences de la forêt poussent à la lumière et ne savent pas non plus de quel arbre elles sont tombées. Notre confiance dans la vie était courageuse et ingénue. Personne ne nous l’avait apprise que la force même de la vie en nous. Je sens bien que s’il fallait recommencer le monde, c’est avec de la graine de misère comme nous qu’on le recommencerait.