Il y avait dans le livre une figure du Zodiaque qui étrangement représentait un homme à cheval, appuyant une flèche à la courbe de son arc. Jamais nous n’avions vu un pareil homme : il nous eût épouvantés s’il avait apparu entre les arbres, rué comme une bête aux pieds cornés. De son bras musclé, il tendait l’arc, cabré en arrière : il faisait ainsi une chose qu’à la ville j’avais vu faire à ceux qui, moyennant un petit denier, pouvaient s’acheter un arc aux boutiques. La forme de l’arme aussitôt s’appropria à la pensée de nos chasses. Je choisis un rameau flexible et dur, et en ayant pelé l’écorce, je fixai aux deux bouts une corde tressée avec les fils de chanvre que j’avais pris au tissu du sac. Ensuite je taillai des flèches ; et maintenant j’étais comme cet archer terrible, avec le destin dans mes mains. Iule poussa sa clameur : tout le bois retentit de ses ouah forcenés. Elle voulut porter les traits, je tenais l’arc dans mes poings ; et nous descendîmes au cœur de la forêt.
Iule dans l’ombre avait des yeux effrayants : elle marchait près de moi à la pointe des orteils avec un rire bas. Nos oreilles étaient subtiles et recueillaient les moindres rumeurs. Tout à coup elle fit un signe : un écureuil, accroupi sur une branche, croquait des pommes de pin. Je bandai l’arc ; la minute fut anxieuse ; et enfin la flèche partait, culbutait le gentil animal qui un instant essayait de se raccrocher aux rameaux et puis s’abattait, la pointe droit au gésier.
Iule eut son cri sauvage. La petite agonie à nos pieds se crispait dans un battement de la belle queue rouge. Elle le crut mort, mais comme elle avançait la main, d’un spasme dernier l’écureuil lui mordit le doigt. Et ensuite la vie s’en alla. Moi qui par ma volonté avais tué cette bête, je ne prenais pas attention à la colère de Iule : je demeurais penché sur cette petite chose qui fut la vie et avait joué dans les arbres. Mais elle dansait à l’entour, cherchant à lui écraser la tête avec ses talons.
Je lui dis :
— Pourquoi fais-tu du mal à cette bête puisqu’elle est morte ?
Les dents à peine étaient entrées dans sa chair et cependant elle criait comme si elle aussi allait mourir. Je retirai la flèche et ce jour-là avec l’arc je tuai encore deux oiseaux. Nous fûmes assurés ainsi de ne jamais manquer de nourriture. Iule cessa de se lamenter ; elle portait fièrement le trophée comme la femme d’un chef de tribu guerrière après un combat.
— Si seulement, dit-elle, tu avais une casquette avec un cordon d’argent comme les hommes du tram à la ville, il n’y aurait personne de plus beau que toi.
Elle me parlait comme à un héros ; mon sang courait joyeusement.
Je pris goût au carnage ; je devins le petit tueur des bois. Quelquefois aussi, en jetant le couteau, je pouvais abattre un rat ou un lapin. Je m’étais fait longtemps la main en m’exerçant sur les arbres. A la fin je trouvai la bonne manière : je tenais le manche dans ma paume et d’un coup de bras je lançais le couteau : la lame entrait profondément. Nous mettions ensuite sécher les peaux sur les branches. C’était une idée qui nous était venue en pensant à l’hiver. Et un jour elle me dit :
— Vois cependant, si tu pouvais tuer une des grandes bêtes qui descendent boire à la mare, je t’en ferais un bel habit de peau comme on en voit là-bas chez les marchands.