Mais celles-là étaient pour moi comme les hôtes sacrés de la forêt. Chaque fois que de loin je les voyais s’élancer par petits bonds gracieux, j’éprouvais la sensation religieuse d’une vie associée au mystère des solitudes. Après tant de temps, je ne puis encore exprimer cela. Ils vivaient en troupeau avec des femelles aux yeux de vie profonde, avec d’aimables faons joueurs. Et Iule avec son rire dangereux, à voix basse toujours me reparlait de leur fourrure.
Je m’étais taillé une nouvelle pipe dans un nœud de merisier. Je l’emportais avec moi dans mes chasses. Je fumais là dedans des feuilles séchées, j’en savourais le goût d’amadou. A la ville, de puants déchets de tabac faisaient les délices des petits miséreux. C’était pour moi une joie de tirer de grosses bouffées, assis au pied d’un arbre comme un vrai chasseur. J’usais le temps du guet à dessiner, à la pointe du couteau, des figures sur mon arc. Cela aussi, les premiers hommes l’avaient fait comme moi. Un hérisson, aux heures fraîches, doucement passait, comme un léger esprit de la terre. Il y avait beaucoup de pies et de geais. Les petites corneilles étaient tendres à manger. Je tuai une fois un coq des bois : jamais nous n’avions fait pareil festin et elle garda les plumes qu’elle porta sur sa tête.
Iule quelquefois allait seule dans le bois. Je la suivis, je la vis se mirer dans la mare. Appuyée sur les poings, elle avançait son buste par-dessus l’eau et avec ses lèvres tâchait de baiser son image. Elle m’entendit rire, bondit vers moi et elle avait des yeux de fièvre.
— Sens comme mon cœur bat, fit-elle.
Elle avait pris ma main et l’appuyait entre ses petits seins. Je ne savais pas ce qu’elle voulait dire. Et tout à coup, sous la chaleur de mes doigts, elle se mit à trembler : la nature tourmentait son jeune sang sauvage.
En luttant, nous roulions sur la mousse et elle me mordait le cou. Il m’arrivait alors de la serrer un peu trop rudement : elle fuyait aux taillis d’un cri blessé. Un jour je l’appelai vainement : elle ne rentra pas à la hutte. Elle aimait rouler sa tête dans ma poitrine et écouter longuement battre ma vie. C’était pour nous un si profond mystère, la petite source qui goutte à goutte stillait avec son bruit d’éternité.
Nous ne savions plus depuis combien de temps nous avions quitté les hommes. Nous avions à présent d’autres visages et d’autres gestes. Nous recommencions l’humanité selon nos humbles forces. Notre vie était violente et contemplative. Je connus les heures du jour où la sève travaillait : c’était le temps du déclin solaire. Alors les odeurs montaient ; la terre tressaillait ; tous les arbres palpitaient comme des cœurs gonflés, et au matin il venait des pousses nouvelles.
Je vis croître le rameau et monter l’herbe. Le vieil almanach m’annonça les lunes et les saisons ; il m’initia aux pronostics qui avertissent l’homme de la nature. J’étais le petit solitaire attentif et émerveillé qui écoute chanter les oiseaux. J’appris à imiter en sifflant leur chant ; et avec les jours d’autres oiseaux arrivaient avec d’autres voix inconnues.
Iule près de moi m’écoutait : elle trouvait mes sons bien plus beaux que leur chanson. Et je n’avais point encore taillé les pipeaux où plus tard je devins un musicien habile. Elle me disait :
— Chante comme celui qui fait fouit fouit ou comme celui-là qui fait di di di.