Nous leur donnions des noms naïfs qui correspondaient à leur chant.
Il nous vint des sensations subtiles. Nous ouvrions nos bras au vent ; il fut comme une chose amie que nous pressions amoureusement contre nous. J’ignorais pourquoi si tendrement j’étreignais les arbres. Je croyais respirer tout le ciel en aspirant fortement l’air. Et à terre avec nos mains nous tâchions de saisir l’or mobile des clartés : elles étaient pareilles à de grands lézards vermeils, aux bêtes rapides et furtives qui glissaient sous bois. Quelquefois Iule défaisait ses cheveux couleur de lin roui ; à pleins poings elle les tordait au soleil et disait :
— Vois, n’est-ce pas du soleil que je tords avec mes cheveux ?
J’aimais tant regarder la vie verte de l’ombre sur sa peau quand elle dansait, tenant son bout de jupe dans ses doigts. C’était une fille déjà rusée et lascive qui semblait connaître son empire. Sa jupe se levait toujours plus haut et elle avait un rire muet. Moi aussi je riais, d’un autre rire, car je me souvenais qu’elle avait été nue dans la mare. Je croyais qu’elle avait une idée qu’elle ne me disait pas.
Un jour, assis près de la maison, je lisais dans le livre. Le chemin craqua sous ses pas, je levai les yeux ; elle était là devant moi, tournant en rond, sa jupe dans ses mains, avec des grâces maniérées. Qui donc lui avait appris cela ? A travers ses paupières plissées, elle me jetait un regard pointu.
— Vois un peu comme je danse, fit-elle.
Je pensai à une autre petite qui, dans un faubourg de la ville, une fois dansait au son d’une clarinette et d’un tambour. Celle-là aussi avait une belle robe, oh ! une robe très courte, plutôt une jupe de vieille gaze sale et défraîchie, mais passequillée de fils d’or. Tandis qu’elle pivotait sur ses escarpins éculés avec son maillot d’un rouge violet, sa noire petite main crispée prenait à sa bouche des baisers qu’elle jetait à l’assistance, des gens du peuple, de grands et de petits voyous comme moi. Je n’oublierai jamais l’émerveillement que me laissa cette pitoyable marionnette humaine. Je dis à Iule :
— Il y avait une fois une petite fille qui dansait. Je n’en avais pas encore vue de plus belle.
J’éprouvais un singulier plaisir à lui parler ainsi. Iule s’arrêta tout à coup de tourner ; elle vint sur moi, ses poings levés, et me demanda si j’avais aussi aimé celle-là. Moi alors, par défi à cause de la colère de ses yeux, je dis en riant que je serais volontiers venu à la forêt avec elle. Je m’amusais de sa peine jalouse par un sentiment d’indépendance, exprimant ainsi qu’après tout j’étais maître de suivre mon goût. Aussitôt elle tira ses cheveux et cria que si jamais j’amenais une autre fille au bois, elle la tuerait.
— Oui, voilà, je l’écraserai à coups de talons. Je lui arracherai le cœur avec les dents.