Ensuite elle se jeta à mon cou et maintenant elle pleurait, d’un petit cœur farouche et tendre.
— Non, vois-tu, il ne faut pas faire cela. Dis, Petit Vieux, ferais-tu vraiment cela un jour ? Je t’assure, moi aussi tu me tuerais.
J’éprouvai une fierté mauvaise qu’elle fût à moi soudain si humblement comme une proie, comme une petite bête à bec et à ongles que ma valeur eût domptée. Je me sentis le maître de sa vie. Je n’aurais eu qu’à la prendre sous les aisselles et à la jeter sur l’herbe.
Un feu me mangea les entrailles ; je la regardai si furieusement qu’elle prit peur et s’écria :
— Petit Vieux ! comme tu as l’air terrible !
Est-ce qu’elle tremblait véritablement ? Elle cacha sa tête dans ses mains et me dit gentiment :
— Fais de moi ce que tu voudras.
Et moi, la voyant douce et soumise, je haussai les épaules sans lui répondre comme si à présent je ne savais plus ce qu’elle me voulait. Je tirai mon almanach ; j’épelai, avec mon doigt sur les lettres, la parabole du vieil homme au désert. J’étais heureux d’une joie triste, sentant sa petite main à mon épaule tandis que je lisais. Chaque fois que j’ouvrais les pages, il me venait la sensation que le livre aussi était une force comme le vent et le tonnerre, mais une force bienfaisante. Quelque chose de bon et de divin en émanait comme lorsque, à l’école du bon maître, je croyais voir Dieu se lever du geste dont il faisait tourner la boule devant la chandelle en nous disant : Ceci est la terre et cela le soleil. Je ne songeais pas à me demander par quel miracle les idées étaient descendues se figer là en lettres. J’aurais été bien étonné si quelqu’un m’avait parlé de l’homme qui avec une petite pince les prenait dans un casier et les mettait l’une à la suite de l’autre comme les pièces d’un jeu de patience. Peut-être en moi j’avais un peu le sentiment que c’était là une chose de vie naturelle comme il nous vient des ongles aux doigts et des poils à la peau.
La forêt fut rouge : il passa un froid à travers les arbres éclaircis. Iule ne descendait plus au cœur de la forêt avec moi. Je partais seul en chasse, tuant çà et là un écureuil à coups de flèches. Je rentrais mouillé, ma chair mi-nue toute froide sous mes haillons. Même aux jours de soleil, l’ombre restait humide. Alors elle imagina de coudre ensemble les peaux de bêtes qu’à mesure nous mettions sécher sur des branches. Avec la pointe du couteau je les perçais de petits trous ; elle y passait des cordes enlevées à la trame du sac et qu’elle tressait solidement. Nous ne cessâmes pas de rire la première fois que nous endossâmes cet étrange vêtement. Nous nous apparaissions à nous-mêmes comme des bêtes sorties du hallier et à présent, sous la chaude pelisse sauvage, nous ne redoutions plus ni le froid ni la pluie.
Patiemment je me mis à tailler dans de grosses branches des sabots pour Iule ; nous en avions porté de pareils au hameau. Mais tandis que j’achevais de creuser le second des sabots, la lame de mon couteau s’épointa : j’aurais préféré me couper un doigt. Toute notre vie était dans ce couteau : il était l’outil essentiel sans lequel je n’aurais pu ni reconstruire la hutte ni me refaire un arc. Et, avec la lame éclatée entre mes doigts, j’étais là tout pâle, songeant à ce qu’il adviendrait de nous si une nouvelle ébréchure devait l’entamer. Je ne m’en servis plus qu’avec une prudence extrême.