Etant descendus ce jour-là vers la mare, nous perçûmes un bruit qui ne nous était pas encore connu. Des coups sonores à intervalles réguliers battaient dans le grand silence de la forêt. Iule me dit :

— C’est comme quand je mets ma tête sur ta poitrine et que j’entends battre ton cœur.

Le cœur de la forêt aussi semblait bondir dans ces secousses profondes. C’était effrayant et lointain comme si, à une grande distance, des hommes se battaient avec la forêt. Dans l’air humide et lourd, le son s’émoussait et par moment semblait monter de dessous la terre. Il ne se prolongeait pas, il était étouffé comme les pulsations d’un cœur sous un drap épais et cependant il était terrible.

Il nous remplit d’effroi ; nous ne pouvions douter que des hommes étaient venus dans la forêt et faisaient là une chose mystérieuse et redoutable. Les coups durèrent jusqu’à la nuit et ensuite ils recommencèrent dans le matin brumeux. Il nous paraissait que tout le bois tremblait. Je dis à Iule :

— S’ils viennent pour nous prendre, j’ai mon couteau.

Pourtant c’était là plutôt une bravoure affectée. Maintenant que l’homme encore une fois se rapprochait de nous, d’autant plus dangereux qu’il nous restait caché, j’avais moins confiance. Iule, elle, dans son simple courage, fut admirable.

— Tu les tueras avec ton couteau, me dit-elle farouchement, et moi je tirerai des flèches. Et puis avec mes pieds nus je danserai sur leur cœur comme après que l’écureuil m’a mordue.

Elle parlait comme une vraie guerrière, comme une fille des tribus sauvages. Nous descendîmes ensemble dans la forêt ; j’allais devant, tenant mon couteau dans mes mains ; elle me suivait, portant l’arc. Les coups dans le jour pluvieux s’étaient assourdis : parfois nous cessions tout à fait de les entendre ; et ils étaient très loin, de l’autre côté de la forêt. Nous cherchions vainement à nous orienter quand ils reprenaient. Nous marchions avec une grande prudence comme si à présent c’était nous le gibier.

Un jour de l’autre année, allant à petit pas, nous avions découvert le campement : il y avait derrière les paillotes des hommes velus et qui se mouvaient avec des rythmes subtils qu’avant ce temps nous avions ignorés. Ceux-là après tout étaient des êtres bienveillants sous leurs grands visages muets. Et nous nous demandions quel autre ouvrier inconnu si furieusement faisait gémir le cœur de la forêt. Tout à coup Iule eut des yeux pâles dans l’ombre du taillis :

— Dis, Petit Vieux. Si ce n’étaient pas des hommes ? Si c’était une bête comme celle qui une fois est passée dans la rue et qui était haute comme une maison ?