Elle m’avait parlé souvent d’une bête qu’on menait jouer comme un acteur dans un cirque. Je crois bien que c’était un éléphant ; mais alors ni elle ni moi n’en connaissions encore le nom. L’idée qu’un animal aussi terrible vécût dans la forêt nous fit, ce soir-là, déserter la hutte : nous grimpâmes au hêtre et nous tenant enlacés au chaud de nos peaux d’écureuils, nous dormîmes dans l’abri où nos nuits avaient été si souvent bercées au vent de l’été.
A l’aube, la forêt de nouveau tressaillit, et maintenant il semblait que les coups s’étaient rapprochés. Notre vie resta troublée de la crainte d’un ennemi secret qui toujours sûrement avançait et attaquait le bois par tous les côtés. Vers le midi du jour, les profondeurs mugirent ; l’air fut déchiré d’un fracas horrible après lequel il régna un grand silence ; et à présent je ne croyais plus que c’était une bête qui fît un tel bruit.
— Je t’assure, Iule, ce sont bien les hommes et ils abattent la forêt. Quand la grosse branche une nuit est tombée, c’était aussi comme un coup de tonnerre.
Elle me regarda en riant :
— Oh ! fit-elle, il y a peut-être parmi eux des garçons comme toi, Petit Vieux.
Pourquoi me dit-elle cela ainsi ? Ses narines battaient. Elle ne parlait plus de danser sur leur cœur avec ses talons nus. J’aurais voulu lui mordre le cou. Je dis :
— S’il y a là un garçon comme moi…
Et voilà, je demeurai muet ensuite, avec une chose en moi que je n’aurais pu exprimer ; et peut-être aussi Iule avait pensé à cette chose.
Le lendemain elle me dit tranquillement :
— Nous irons devant nous tant que nous aurons vu.