Elle a raison, songeais-je ; tu sauras alors ce qu’il te reste à faire. Nous étions venus avec l’arc et le couteau dans les mains : cependant si dans ce moment une forme humaine avait apparu, j’aurais jeté mon couteau à terre.

Nous marchâmes longtemps : les coups retentirent plus distinctement et à chaque coup la forêt gémissait. Nous étions légers, confiants ; nous chantions, nous tenant par la main. Mais un coq des bois, au plumage de cuivre et de feu, avec un cri bruyamment s’éleva d’un fourré. Je tirai une flèche ; elle s’égara, et presque aussitôt un lapin piqua dans sa rabouillère. Nous oubliâmes les hommes.

Le souffle court, nous guettions si le lapin n’allait pas sortir par un autre passage à une petite distance. Il ne vint qu’un écureuil qui pour nous regarder s’avança jusqu’au bout d’une branche. Encore une fois je brandis l’arc et visai. La bestiole rusée tournait autour du tronc et moi aussi, avec mon arc tendu, je me mis à tourner, attendant le moment. Enfin la flèche partit, l’écureuil roula. Dans notre joie, nous dansâmes autour de sa mort. Avec nos peaux de bête, nous avions l’air vraiment terrible ; elle poussait ses ouah ouah ; mes cris faisaient envoler les oiseaux. Notre folie remua tout le bois. Il nous parut que des voix au loin répondaient à nos clameurs.

— Crois-moi, dit-elle, c’est par là qu’il faut aller.

Elle me montrait l’occident.

Nous écoutâmes : les voix s’étaient tues et encore une fois le cœur des arbres sonnait sous les coups.

Il y avait des mois que nous vivions dans la solitude de cette forêt ; je ne savais plus comment était fait le visage d’un homme. Mes yeux regardaient ardemment devant moi. Nos sabots dans les mains, nous courûmes dans la direction des voix. J’avais mis le petit corps tiède de l’écureuil sous un lit de feuilles ; j’avais planté une branche à côté afin de reconnaître l’endroit quand nous reviendrions pour le reprendre. Et maintenant une force secrète nous attirait, détendait sous nous les ressorts de la course. Je pensais : il y a là peut-être des filles comme Iule ; mais je ne le disais pas à Iule. Une odeur de bois brûlé efflua ; les fonds se vaporisèrent de spirales bleues que doucement le vent portait. C’était une fumée comme celle qui un jour nous avait attirés vers les paillotes de la tribu. Elle sentait l’abri, le repas familial après la journée de travail ; elle nous caressait si mollement le cœur quand, à la tombée du soir, elle venait vers nous, aux limites du désert d’argile où toute une journée pleine, sous l’ardent soleil, nous avions peiné ! Nous l’aspirions comme après une longue faim on mange le pain. Ni l’un ni l’autre ne pensions plus à notre petite hutte au cœur de la forêt.

Une jeune voix d’homme chanta et j’avais pris les mains de Iule ; elle serrait les miennes ; nous avions envie de pleurer. Un vaste découvert ajoura la forêt vers les fonds. Nous avions peur qu’un chien aboyât. Nous rampions sous les arbres, moi tenant le couteau dans les mains. J’aurais tué le chien. Et puis tout à coup à une petite distance, le chant recommença. Des hommes sous les arbres parlaient : leurs voix, dans le silence lourd, avec le poids de la forêt sur elles, étaient inouïes, comme si elles montaient de la profondeur d’un puits. Elles nous faisaient mal délicieusement.

Couchés dans les végétations basses, nous nous dressâmes sur nos poings, regardant fumer des huttes dans la clairière. Il y en avait deux, moitié faites de planches aboutées, moitié hourdées avec des mottes de terre ; et elles n’avaient d’autre ouverture que la porte. Elles étaient bien plus primitives que la maison des briquetiers.

Mon Dieu ! comme soudain ma sympathie s’éveilla pour ces hommes qui s’étaient fait un toit semblable à notre toit ! Sans doute eux aussi vivaient de proies libres et sauvages comme nous. Combien étaient-ils ? Avaient-ils leurs femmes avec eux ? Mon cœur battait contre la terre. Quelque chose parfois bougeait dans l’une des huttes, une forme vague que nous ne pouvions reconnaître. Un vieux, très grand, avec la cognée frappait le pied d’un hêtre. A chaque coup, il se baissait, lançait de toute sa taille le fer dans l’entaille déjà profonde ; et ensuite d’un effort de bras il la retirait et recommençait à frapper. On n’entendait pas tout de suite le han. J’enviais la force tranquille de cet homme. Sans doute les autres étaient plus loin : on entendait les coups de leurs cognées et on ne les voyait pas.