Encore une fois la voix joyeuse s’éleva. Elle venait du fond de la hutte et puis elle s’avança jusqu’au seuil. Et maintenant un jeune homme était là, les bras croisés, dans l’attitude du repos entre deux besognes, regardant avec ses prunelles claires vers la forêt. Il portait des guêtres de cuir aux jambes ; sa tête bouclée s’attachait fortement à ses larges épaules. Iule, droite sur ses poings, le considérait avec des yeux de petite louve.
— Celui-là est plus beau que toi ! souffla-t-elle dans mon cou.
— Eh bien ! va avec lui. Je retournerai seul au bois.
Si elle l’eût fait, peut-être j’aurais levé sur elle mon couteau. J’étais très doux et triste. Moi aussi j’admirais ce jeune garçon : j’aurais aimé l’avoir pour frère.
Sans doute il entendit nos voix. Il eut le regard fixe et dur des hommes habitués à regarder dans la nuit du bois ; et il tendait un peu le cou, curieux, étonné. Nous nous vîmes découverts : cependant nous n’avions pas la force de fuir, cloués sur place par ces yeux qui ne nous quittaient pas.
Un autre, après tout, eût éprouvé la même surprise en voyant surgir de terre deux créatures vêtues de peaux saigneuses et dont les visages seuls avaient gardé une apparence humaine. D’un bond il s’élança, fendit la clairière ; son rire sonnait comme un aboi ; et nos sabots dans les mains, maintenant aussi nous courions comme des bêtes traquées. Nous avions de l’avance ; nos pieds nus nous donnaient plus d’agilité. Il perdit notre piste.
La lune monta. Ni Iule ni moi ne parlions plus : peut-être elle songeait à ce jeune homme magnifique. Dans la nuit pâle, des soies d’argent glissaient en longues traînées mouillées. Toute la forêt sembla un rêve dans une paix de sommeil immense. Enfin l’abri s’aperçut : nous fûmes là au cœur même du silence. Et Iule, avec sa tête contre mon épaule, était une petite chose doucement évanouie et palpitante. Les heures n’existèrent plus.
Des voix. Des rires. Un tumulte étouffé. Nos yeux se rouvrirent et c’était le matin venu à petits pas avec une troupe d’hommes qui étrangement se penchaient et nous regardaient nous éveiller. Il y en avait trois, déjà vieux, très droits sous les ans, et le quatrième était ce garçon qui, du fond de la clairière, s’était élancé vers nous. Iule, avec un cri, se ramassa sous les feuilles. J’étais debout, je tâtai mon couteau dans ma poche.
Les vieux nous considéraient d’un air peu rassurant. Mais le jeune homme riait en leur montrant nos peaux de bêtes.
— Voilà. Ils étaient assis au bord de la clairière quand je leur ai donné la chasse. J’ai pensé qu’il était venu des singes dans la forêt.