Nous ne comprenions qu’à demi ce qu’il voulait dire et cependant nous étions remués d’une chose profonde en nous, comme si notre race et tous ceux de la vieille humanité palpitaient dans la longue peine de cet homme. Iule se mit à jouer avec sa barbe et dit :

— Toi, tu n’es pas heureux, Père.

— Je tâche d’oublier le mal que m’ont fait les hommes et celui que je leur ai fait moi-même, répondit-il en secouant la tête.

La communion s’étendit, la chaleur fraternelle sur l’humble famille réunie au cœur de la vie par une destinée pareille. Un chêne immense au-dessus de nous bourdonnait de mouches et d’abeilles. Nous fûmes ensemble sous ses arceaux comme une petite humanité détachée de la grande et qui sent repousser les anciennes fibres. Et l’homme et l’arbre faisaient une même ombre profonde. Il nous dit qu’un jour il avait entendu le choc de la cognée ; c’était le temps où je commençais de construire la maison ; toute la forêt avait saigné de sa propre angoisse ; et puis, se dirigeant au bruit, il était venu, il avait vu rôder deux êtres humains dans le silence outragé des solitudes. Ce jour-là il était reparti pour la cabane, sanglotant comme un enfant. Lui qui pour jamais croyait avoir fui les hommes, il les retrouvait dans la forêt qu’il avait élue pour y mourir d’une mort ignorée, rendue à la nature. Et de nouveau ensuite une invincible sympathie l’avait attiré. Une fois il nous avait appelés : personne n’ayant répondu, il s’était glissé sous le toit, il avait vu le lit, les nattes, nos jeunes industries.

— O Petit Vieux, s’écria Iule, un homme a vu le lit !

Pourquoi me parlait-elle ainsi, elle qui n’avait pas caché ses jambes pour Iacq ? Je ne compris pas tout de suite que le lit aussi était une part de sa nudité et que la pudeur lui était venue avec l’amour. Les fibres de l’homme tressaillent de désir et d’héroïsme et après l’amour il s’en va au combat, à la chasse, laissant à la maison la femme, gardienne fidèle des choses nuptiales et secrètes.

Le vieillard souriait et répondit :

— Ton lit était alors pour moi le lit d’une ennemie. Maintenant que tu m’as appelé du nom paternel, il sera le lit d’une fille.

Le silence bruissa léger comme une pluie de mai. Iule sans honte m’attira par la tête et me baisa sur la bouche.

Il nous mena voir ses abeilles. Vers le temps qu’il était venu, il avait capturé l’essaim à une grande distance et l’avait transporté près d’un tronc d’arbre creux, aux limites d’une étendue de bruyères. D’anciens hommes avaient abattu les pins qui y poussèrent autrefois. Une friche vaste à présent se déroulait, une terre cendreuse bouquetée de touffes violettes à l’arome doucement amer. Les abeilles avaient élu l’arbre pour y bâtir la ruche ; mais avec le temps à leur tour elles avaient essaimé. De la cité primitive d’autres cités étaient sorties qui également s’étaient fixées dans le voisinage des bruyères. Ensemble elles lui donnaient en abondance le miel et la cire : il ne gardait que le miel, il portait la cire au couvent des Pères. Elles connaissaient leur maître : il s’avança jusqu’au seuil de la ruche et aucune ne lui faisait de mal. Leur vol l’effleurait et ensuite se repliait au bord de l’ouverture ou se dispersait par-dessus les jardins fleuris de la friche. Un long frisson vermeil vibrait dans l’air, un vent d’or comme l’été aux portes d’une ville. Par multitudes, du flot d’un fleuve elles entraient, sortaient, ronflaient. Autour de son grand front d’ancêtre elles avaient l’air d’être le tourbillon de ses pensées. Et nous étions là, moi muet et frémissant, Iule poussant de petits cris, tous deux secoués d’une joie intérieure devant cette image de la vie.