Nous connaissions le gîte des lapins, les galeries de la taupe, le dédale des fourmilières ; nous ignorions encore la maison des abeilles, les porches blonds, le miracle des sucs de la terre changés en gâteaux parfumés. Un peuple infiniment travaillait derrière les cloisons, distillait les essences, faisant là à petites fois une chose d’éternité. Et j’étais saisi de respect comme devant un mystère, une force plus grande que celle qui était en moi. Toute la forêt bruissait d’un vol subtil d’esprits, cependant que le vieillard expliquait les cellules, les mâles et les reines, la ponte des œufs, le drame d’amour et de mort duquel sans fin renaissait la ruche bourdonnante. Iule alors eut la question naïve de l’enfant :
— Dis-nous, père, qui leur apprit tout cela ?
Voilà, c’était la même chose qu’elle et moi avions dite devant le ruisseau, l’arbre, le fruit et l’aurore. Elle nous revenait toujours aux lèvres et personne encore ne nous avait répondu. Notre âme en nous se tourmentait comme un aveugle dans une maison sans portes. Nous ne savions pas que cette même question, les hommes des âges l’avaient faite avant nous ; et à ceux-là non plus l’eau ni le vent ni les autres prodiges du monde n’avaient répondu.
Le vieillard dit simplement :
— La vie peut-être, la vie qui à vous-mêmes, petits, vous apprit à vous nourrir des fruits du bois et à vous préserver de la pluie en vous construisant un toit.
Le petit oiseau qui fait son nid avec des brins d’herbe aussi eût dit cela, s’il avait pu parler. La vie infiniment sort de la vie et toute chose était déjà dans la substance à ses origines. Je le pense ainsi à présent, après être resté longtemps penché sur l’obscur mystère. Mais alors c’était encore une chose nouvelle qu’une bouche humaine exprimât cette conjecture. Je ne savais pas que moi qui avais fait œuvre de vie en bâtissant la maison, j’étais moi-même une part de la vie dans la durée.
Le jour s’inclina, une fraîcheur monta des fonds. Ce fut le vieil homme qui nous avertit de l’heure : nous serions demeurés jusqu’à la nuit à regarder la ruche. Il nous combla de miel et marchant devant nous, il nous fit suivre une sente que lui-même avait frayée et qui accourcissait la distance entre son toit et le nôtre. La forêt maintenant se peuplait des pas que depuis des ans il avait mis l’un devant l’autre, finissant par être l’âme partout visible des taillis. D’autres sentes croisaient celle qui sinuait vers notre hutte ; et à peine elles traçaient une ride légère dans la grande vie mystérieuse de la silve. Nous les aurions longtemps ignorées, nous qui vivions près du ruisseau.
Le vent s’était levé avec la pleine lune, un vent clair et limpide comme le bruit d’une eau. Elle semblait couler d’entre les arbres, s’étendre avec les mares de lumière dormante sur les mousses et les fougères. Un brouillard bleu noyait les éclaircies : nous ne pouvions voir la lune entière dans la masse lourde des cimes. Elle glissait entre les feuilles, filtrait en gouttes lentes comme des jets de lait. Une pâleur de jour mort traînait aux transparences froides de l’ombre. La nuit de clair de lune entra avec nous dans la maison. Je disais à Iule :
— La vie ! La vie ! O Iule ! Pense à cela !
Elle s’était tue une partie du chemin, nourrissant une envie secrète dans son cœur sauvage ; et maintenant elle desserrait les dents et suivait son idée sans me répondre.